« J’apprends qu’un romancier vient de recevoir un « prix des libraires ». Comment se relever d’une récompense attribuée par des gens qui, sous prétexte de faire commerce de livres, s’imaginent compétents pour en juger avec discernement ? À la place du lauréat, je saisirais illico les tribunaux pour me laver de cette infamie » (Frédéric Schiffter)

 

cadre citévilleCitéville
Jérôme Dubois – Cornélius

Jérôme Dubois ne donne pas dans la bande dessinée académique et ne met pas non plus son trait au service du récit, comme dans cette « bande dessinée du réel » qui s’agglutine sur les rayonnages. Ici, aucun confort éthique ni esthétique. Trait froid, architectures géométriques, visages comme des avatars de réseaux sociaux collant bien à une chronique de la déshumanisation. Quelques chapitres indépendants éclairent, sur un mode fictionnel, la voie dystopique dans laquelle nous sommes engagé-e-s, de façon bien plus marquante que la plupart des documentaires prédestinés aux CDI. Consommation, incapacité à faire lien, sidération. La ville agglutine des individus hagards qui, même s’ils vivent côte à côte et paraissent dialoguer, ne partagent rien, n’échangent rien, ne solidarisent même pas leur solitude. Ce que peut faire l’art pour éviter la décoration, la posture conceptualisée ou l’animation institutionnelle : gratter où ça fait mal. Car il y a bien là geste artistique de Jérôme Dubois, affirmé par la publication symétrique de Citéruine aux éditions Matière, une version inorganique de Citéville présentant les mêmes structures débarrassées cette fois de leurs protagonistes, évanouis comme s’ils avaient enfin assumé leur statut social de fantômes. À lire absolument.

 

cadre baldBald Knobber
Robert Sergel – Huber

Cole a enfilé une drôle de cagoule en venant au tableau. Il présente un exposé sur des justiciers masqués apparus dans le Missouri après la guerre de sécession, les Bald knobbers, « vigilantes » pratiquant une justice sommaire comme l’Amérique en raffole. Au bout de quelques cases, l’histoire racontée en images se dissocie de la narration. Récitatifs (exposé) et images et dialogues (vie de Cole) entrent alors en résonance. À quel point les fantasmes du jeune homme affecteront-ils le réel ? La férocité vengeresse des bald knobbers finira-t-elle par se projeter sur le présent ? Bon titre de chez Julian Huber, qui farfouillant ce que l’underground US produit de plus malaisant, échappe cette fois au nihilisme. Sur ce point, voir plutôt Johnny Ryan ou Josh Simmons. Bald Knobber met en scène des personnages ayant envie de croire en l’existence et semble presque parfumé à l’eau de rose. Presque. Dessin tiré à 4 épingles pour mieux te cracher dans l’oreille.

 

cadre alcazarL’Alcazar
Simon Lamouret – Sarbacane

Dans une grande ville indienne, des rapports sociaux vus au prisme de la construction d’un immeuble, décor quasi-unique de cette comédie humaine jamais ennuyeuse malgré une trame on ne peut plus linéaire (au début il y a un terrain vague, à la fin un bâtiment). Cela permet d’explorer la hiérarchie entre ceux qui n’ont rien à ceux qui n’ont pas grand chose, tous plus ou moins trimards et combinards. Néo-urbains sensibles aux promesses de la ville, chiqueurs de bétel, hindous végés, musulmans mangeurs de viande, femmes prédestinées aux tâches domestiques même si elles sont enceintes, même si elles ont bossé toute la journée sur le chantier. On pensera évidemment à la tour de Babel par la diversité des langues qui se pressent sur les échafaudages de l’Alcazar, mais il semble bien que ce ne soit pas là une spécificité du BTP indien. Livre imposant, maquetté comme ceux de Simon Harari (grand format dos toilé). Auteur à suivre.

 

cadre cocteauCocteau l’enfant terrible
Laureline Mattiussi et François Rivière – Casterman

Biographie sensible qui n’oublie pas les ambiguïtés et l' »inconsistance » du poète. Les volutes élastiques de Laureline Mattiussi sont assorties à celles de la fumée d’opium, tout comme elles accompagnent avec justesse le trait fuselé de Cocteau. Le procès qui instruit sa vie est conduit par Maria Casares et François Perier dans les costumes endossés pour Orphée. Compagnies essentielles, celles de Raymond Radiguet, de Jean Marais bien sûr, de Francine Weisweiller et Edouard Dermit, et tant d’autres à la périphérie. Hommage érudit qui, s’il peut donner envie de (re)découvrir l’œuvre de Jean Cocteau, existe aussi en soi, émancipé de son sujet : un beau livre de bandes dessinées.

 

cadre celestiaCelestia
Manuele Fior – Atrabile

Une première lecture aura peut-être du mal à imprégner la rétine, ces pages semblant ne pas dire grand-chose et ne pas le dire clairement. Celestia hésite entre différentes pistes narratives, ne se confie pas tout de suite, mérite qu’on y revienne. On en sort comme on se réveille en oubliant rapidement le rêve, le privilège du livre est de pouvoir y revenir comme bon nous semble. De belles fulgurances sous un pinceau élégantissime. Manuele Fior cultive un univers singulier en marge du présent et du futur. Gageons que cette odyssée de deux jeunes télépathes, prenant pour cadre une Venise déconnectée du continent, vieillira bien.

 

cadre radiumRadium girls
Cy – Glénat

L’histoire de ces petites mains de l’industrie horlogère qui avaient en charge de peindre les chiffres du réveil avec une substance phosphorescente, à une époque où on foutait du radium partout. « Lip, dip, paint » : tu lisses le pinceau sur tes lèvres (!), tu le trempes dans la boîte, tu peins. Réussiront-elles à traduire leur entreprise en justice avant de pourrir de l’intérieur ? L’ouvrage, plutôt inspiré, évoque sans en faire des caisses un tragique épisode de la condition ouvrière dans son écrin patriarcal.

 

cadre mmdrLe monde merveilleux du rock
Jampur Fraize – La Cafetière

Une nouvelle encyclopédie des Lumières. Enfin, celles qui brillent au firmament de la chanson électrifiée, ne pas confondre. Ce recueil amoureux de Jampur Fraize, somme de fausses affiches de pas tout-à-fait vrais groupes, de charades débiles, jeux de mots pathétiques et courts récits en bandes dessinées très librement adaptés de faits réels, n’est pas plus couillon qu’un titre des Ramones, pas plus absurde que la publicité tournée par Lemmy Kilmister pour une marque de lait quelques semaines avant sa mort. Avec son dessin hérité de Jim Flora et des productions Hanna & Barbera, Jampur met l’accent, pour rire, sur les excès caractérisant un genre musical datant du crétincé.

 

La bête
Zidrou / Frank Pé – Dupuis

D’accord pour faire vivre la franchise. Après Zorglub, après Champignac, vivement les aventures de Zantafio et Seccotine. On avait d’ailleurs déjà décliné le Marsupilami en épopées enfantines dispensables, mais pas de souci, OK pour en faire un reboot, comme on dit chez Marvel et DC. D’accord pour inviter Zidrou et Frank Pé afin qu’ils accommodent le gibier à leur sauce auteurisante. D’accord aussi pour l’hommage rendu à chaque page ou presque à la bédé franco-belge, un soupçon de Tillieux en début de cuisson, une pincée de Jijé, une once de Delporte, et une grande rasade de Franquin – ce qui est un peu la moindre des choses. D’accord pour tout. Mais pourquoi avoir à ce point enlaidi la bestiole ?

 

cadre g&gGars & Gus, personnages de BD
Stefan Van Dinther – FRMK

L’enfant qui s’engouffre dans une bande dessinée n’ignore rien de la supercherie. Les personnages qui s’animent sous ses yeux non plus. Tout ce petit monde sait qu’il ne s’agit que de papier et que les mouvements sont factices. Mais il y a consensus préalable sur le fait d’oublier la distance afin que la perception se brouille, le réel se torde, on fasse comme si. Stefan Van Dinther agit exactement à l’endroit du consensus. Gars & Gus ne font pas semblant d’évoluer dans un monde parallèle, ils revendiquent sans vraiment le dire leur statut de personnages. Les figures stéréotypées qu’ils reproduisent, souvent déjà vues dans des bandes dessinées où « la magie opère », n’invitent pas à l’immersion mais à la distance, comme s’il fallait longer les murs du white cube sans franchir la ligne (s’il vous plaît). Gars & Gus, de loin, ressemblent vaguement à Laurel et Hardy. Ils sont d’ailleurs toujours vus de loin, même quand on les voit d’un peu plus près. Ils respectent la distance. Ce livre pourrait être prétentieux et rébarbatif, si le trait élégant et malicieux de l’artiste ne nous retenait dans ses pages. Ne sous-estimons pas non plus son goût pour la franche rigolade. Franchissons la ligne.

 

cadre cosmonauteCosmonaute
Pep Brocal – Presque lune

Difficile de faire huis-clos plus exigu. Un type coincé dans une capsule spatiale en forme d’ampoule file à la rencontre de Dieu qui, comme chacun sait, vit au delà du fin fond de l’espace. En attendant, il soliloque. Bien que le pitch puisse effrayer, ce quasi-monologue (quasi puisque l’ordinateur de bord donne occasionnellement la réplique au cosmonaute), vaguement métaphysique, réussit à se rendre presque haletant, par des flashbacks dévoilant d’autres visages et les ressorts de cette drôle de mission intergalactique. Si l’espagnol Pep Brocal a déjà été publié en France via les éditions Bang! pour des BD jeunesse, on ne peut pas dire que son travail nous soit familier. Presque lune continue son travail de défrichage : bonne pioche.
Certains livres neufs sentent très fort la colle. Les libraires adorent, en général, car ce sont des toxicos. Cela pose la question de l’altération des sens et de la pertinence du conseil. À se demander si certains éditeurs ne forcent pas un peu la dose. Quoi qu’il en soit, le sujet est tabou, n’en parlons plus.

 

cadre sniffSniff
Fulvio Risuelo & Antonio Pronostico – Presque lune

En couverture, un titre énigmatique sous un visage n’annonçant pas grand-chose, même pas la virtuosité d’Antonio Pronostico dont les élans graphiques rappellent ceux de Mattotti, de Saul Steinberg, du génial Ferenc Pinter que nous ne connaissions pas mais dont Pronostico cite l’influence, du coup ça facilite le job du chroniqueur de salon. Maîtrise de l’espace, des ombres et de ce que le blanc peut dire. Ça se passe d’ailleurs sur une montagne enneigée, un couple essaie de se rabibocher en faisant du ski. On dirait qu’ils parlent d’eux à la troisième personne. Drôle de complicité snobinarde. Mais parlent-ils vraiment ? Quel est la part de l’inconscient, comment le matérialiser ? Les deux auteurs – le scénariste est un réalisateur remarqué à la semaine de la critique 2020 – tirent subtilement le fil de leur système dont il convient de ne rien dire, faisant progressivement basculer le récit dans la farce surréaliste. Il suffirait que les dialogues disparaissent pour que tout revienne dans l’ordre du plausible, du réaliste et en l’espèce, du complètement anecdotique. Une délicieuse sucrerie dont les arômes persistent sur la durée.

 

cadre chasseL’accident de chasse
David L.Carlson & Landis Blair – Sonatine

Initiation chaotique de deux jeunes adultes à la distance d’une génération. On ne croisera pas beaucoup de femmes dans ce roman-fleuve qui interprète des faits survenus à Chicago entre les années 20 et 50, articulé autour de l’amour réciproque d’un père et son fils, et même si la mère occupe la mémoire des deux protagonistes, elle s’est enfuie avant la première page. On croisera la mafia de Capone et Nitti, la Divine Comédie, Nietzsche, le panoptique de Bentham, le meurtre sordide d’un adolescent par deux jeunes bourgeois, faits-divers qui inspira notamment Alfred Hitchcock pour La corde. Format brique, une somme de planches qui doivent leur noirceur à un système de hachures très abouti. Le récit prend son temps, avance de façon non linéaire et sait ménager ses surprises. On connaît des bouquins qui méritent moins leur 29 balles.

 

Juanalberto maître de l’univers
Roosevelt – Les éditions du Canard

Roosevelt trace sa route bien à l’abri de la rumeur du monde. Il s’est installé dans sa propre maison d’édition quelque part dans les années soixante-dix avec un dessin façon Moebius / Caza. Son imaginaire se nourrit aussi de celui de Fred, le père de Philémon. À l’instar de ces grands anciens, il déroule un récit poético-fantastique potentiellement conçu à base de champignons hallucinogènes. C’est désuet, gentiment suranné. Même le sort réservé aux personnages féminins (objets de désir ou outils domestiques, toujours observés par le mâle) semble daté.

 

cadre dragDragman
Steven Appleby – Denoël graphic

Gros bouquin racontant les aventures d’un type ordinaire qui, sans renier son état-civil, aime se travestir. Il s’est ainsi découvert des super-pouvoirs : enfiler une robe lui permet de voler. Sa copine Dog-girl le coopte pour intégrer une société de héros masqués. Mais ça, c’était avant. Pour des raisons qui le regardent, Dragman s’est rangé des escarpins, s’est marié, a fait un enfant. Le temps a passé. Dans le pays, un nouveau business fait fureur : la vente d’âme, entendue comme la part sensible de la personnalité. Vendre son âme permet d’améliorer l’ordinaire, payer les traites de la piscine ou partir en vacances, mais votre rapport au monde deviendra un peu plus froid et calculateur et vous finirez peut-être par faire du saut en parachute sans parachute. Dragman reviendra-t-iel pour dénoncer cette infâme entreprise ? Acceptera-t-iel d’enquêter sur le serial killer qui s’en prend aux travestis ? Avec un graphisme très british, loin de l’académisme musculeux caractérisant la grammaire super-héroïque, voilà une fable libertaire gentiment critique du monde de la marchandise. Allez-y.