«Voilà  des gens qui ont rêvé d’être eux-mêmes auteurs de théâtre ou de cinéma, metteurs en scène, acteurs, romanciers, et ils sont quoi ? Critiques. Profession : critique. Au théâtre, on les appelle critiques dramatiques. Vous vous rendez compte, le type qui se voyait déjà capitaine de l’équipe de France pour la finale de la coupe du monde et qui se retrouve juge de touche ! Dramatique !» (Guy Bedos)

 

cadre freakscadre pinhead
Freak Parade / Fabrice Collin et Joëlle Jolivet – Denoël
Tête d’épingle / Bill Griffith – Presque lune

Bill Griffith est avec Robert Crumb et Gilbert Shelton une figure majeure de la bande dessinée underground US des années 70, quoique moins connu en France que les deux autres. Depuis cinquante ans, il trimballe un personnage nommé Zippy the Pinhead, inspiré de Schlitzie, le microcéphale le plus connu de l’histoire du spectacle. Dans Tête d’épingle, malgré le peu d’éléments à disposition, Griffith élabore une biographie de ce petit bonhomme à la silhouette inoubliable, freak parmi les Freaks de Tod Browning (1932). L’hommage est touchant, quoique sa description des coulisses du sideshow (ces foires qui exhibaient les « aberrations de la nature » réputées les plus grotesques, qu’il s’agisse de vrais handicaps ou d’anomalies de carton-pâte) paraisse quelque peu complaisante.
Mêmes personnages ou presque, autre ambiance. S’ils mettent aussi en évidence la solidarité de ces êtres singuliers face au mépris et au dégoût des « gens normaux », le regard que portent Joëlle Jolivet et Fabrice Collin sur les freaks est beaucoup plus noir que celui de Bill Griffith. Intéressant de voir comment la même anecdote est rapportée dans les deux ouvrages (la répulsion affectée de Scott Fiztgerald dans un restaurant où déjeunaient à quelques tables de lui des comédiens du fameux film). L’aspect documentaire ne va pas beaucoup plus loin. Freak parade est une fiction prenant pour cadre le tournage de Freaks, le personnage principal y travaille comme assistant de plateau. Le candide Harry Monroe a débarqué à Los Angeles après la mort de sa mère. Elle l’a mutilé jadis lors d’une crise de violence, et c’est sans doute la raison pour laquelle le réalisateur l’a embauché : avec son infirmité, Harry se situe à la frontière des deux mondes. Il y restera sans pouvoir trouver sa place, trop accroché à la belle du film, trop compatissant pour approuver la soumission des corps tordus au carnaval orgiaque de la « grande inversion ». Hollywood : qui en refuse les extravagances est renvoyé chez lui. « Vous n’êtes pas fait pour le cinéma », dit Tod Browning à l’assistant de plateau qui a un peu trop rêvé sa place au cœur des studios. You’re not one of us. Car le sujet de ce très bon livre, première incursion au long cours de Joëlle Jolivet dans la bande dessinée, est moins la dureté d’un système normatif et validiste que la monstruosité de la machine à rêves hollywoodienne.

 

cadre plutot mourirPlutôt mourir
Eva Müller – Même pas mal

Memento mori. Fascinée par la mort depuis son plus jeune âge, Eva Müller a bien retenu le message. On aura d’ailleurs du mal à refermer son livre sans regarder l’heure et se sentir un poil oppressé, tant cette obsession peut être contagieuse. Épisodes assez peu sexy de son histoire familiale, avec le couple agonisant des parents ou ces culs-bénis d’aïeux dont l’appartement pue le formol, et puis la télé qui vomit chaque jour son lot de cadavres. Les préoccupations morbides de la jeune Eva la pousseront paradoxalement vers la vie, même autodestructrice, comme s’il fallait repousser les limites pour vérifier l’ampleur de la blague. Pas d’encre mais du crayon, gris et parfois rouge et bleu afin de souligner les allers-retours temporels. Dead is punk.

 

cadre travailUn travail comme un autre
Alex W. Inker – Sarbacane

Récit de la grande dépression adapté du premier roman de Virginia Reeves (2016). Dans une ferme de l’Alabama, un homme ronge son frein en assistant à la désertion des ouvriers agricoles partis chercher de quoi subsister ailleurs. Sa femme voudrait qu’il s’occupe des terres dont elle a hérité mais l’agriculture n’est décidément pas son truc. Son truc, c’est l’électricité. Il décide alors de pirater le réseau de distribution pour automatiser l’exploitation. Ça ne va pas très bien se passer, c’est le moins qu’on puisse dire. Ce qui est très chouette dans le travail d’Inker, outre la dextérité de sa plume, c’est le choix d’inscrire son trait dans la contemporanéité du récit par des références graphiques archétypales. Déjà, les pages de Servir le peuple renvoyaient à l’agit-prop maoïste, ajoutant à l’iconoclasme du propos. Ici, l’élasticité de certaines postures et les mimiques outrées des personnages évoquent les cartoons des années trente, en particulier ceux des studios Fleischer (initialement baptisés Out of the Inkwell : de l’encrier à l’encreur, il n’y a qu’un geste). Cette façon ironique mais non caricaturale d’aborder l’écriture accentue l’immersion. Totale réussite.

 

cadre sageLa mécanique du sage
Gabrielle Piquet – Atrabile

Gabrielle Piquet, ou l’art d’une certaine ligne claire. Le texte mérite d’être lu à voix haute, l’humour est fin et le récit subtil. Comme d’habitude, il doit très peu à notre époque. Une entre-deux-guerres écossaise, de la ville d’Édimbourg aux plages d’Aberdeen. Charles Hamilton a tout pour être heureux, l’argent et une vie sociale riche de rencontres. Quelque peu dépressif, il alterne les phases d’euphorie et de neurasthénie. Un enfant arrive un peu par hasard, mais où est le mode d’emploi ? Une histoire sur la parentalité indigne et les fausses illusions, une quête de l’essentiel qui s’achève par la réconciliation autour d’un improbable totem. Recommandé indeed.

 

cadre effondrementPetit guide pratique, ludique et illustré de l’effondrement
Émile Bertier et Yann Girard – Éditions Bandes détournées

Longue blague potache vaguement politique (le bouquin est en vente sur le site des Colibris, c’est dire), devant autant aux situationnistes qu’à la culture Canal (Classe américaine en tête). De vieux comics mal colorisés ont été débarrassés de leur bulles d’origine au profit de saillies moquant un certain engagement contemporain, pour ainsi dire une indignation. Mais attention au trop-plein, cet humour de répétition ne s’enfile pas d’une traite. Évidemment, si vous n’avez jamais entendu parler de Pablo collapso-Servigne, du capitalisme de transition, des infusions ayurvédiques et des bandes dessinées de Fabrice Caro, vous risquez de vous ennuyer ferme… En même temps vous n’avez rien à faire ici, espèce de traître à votre classe sociale.

 

Un homme qui passe
Dany & Denis Lapière – Dupuis

Un séducteur sur le retour est malmené par une jeune femme dont il vient de sauver la vie. Les auteurs voudraient monter à bord du bateau #MeToo mais se prennent les pieds dans les drisses, complètement dépassés par une ambition dont on a du mal à discerner les contours. Dans une interview, Dany dit : « j’ai fait beaucoup de bimbos, c’était ma marque de fabrique ; cette fois, il était crucial de dessiner un autre type de femme ». Qu’on en juge, page après page : longues jambes, tailles fines, poitrines rondes régulièrement dénudées. Le changement est en marche.

 

cadre peauPeau d’homme
Hubert & Zanzim – Glénat

Dans une renaissance d’opérette, l’émancipation d’une demoiselle de bonne famille promise au fils d’un riche marchand. Elle ne connaît rien à la vie, au corps et ses plaisirs, car les filles sont bien gardées sous clef contrairement aux garçons qui peuvent se décoincer au contact des courtisanes… ou d’autres garçons. La marraine de Bianca lui confie un secret de famille en forme de combinaison intégrale : « une fois cette peau revêtue, nul ne pourra se douter que tu n’es pas un garçon ». Bianca tombe sous le charme de son futur époux tandis que lui s’amourache de Lorenzo, la personnalité qu’elle endosse avec sa nouvelle pelure. Savoureux jeu de miroirs. On pourra entamer le débat sur l’idée que la femme ne saurait atteindre l’émancipation et la puissance sans le biais de sa « masculinité », regretter que Bianca ne puisse envisager son propre plaisir que très tardivement, bien après que la poussière sera retombée sur la malle cadenassée abritant Lorenzo… Aussi aimablement écrite que dessinée, cette ode à la liberté et à la connaissance qui ne se prend jamais vraiment au sérieux reste un des tous meilleurs livres d’une saison qui n’en est pas avare.

 

cadre saisonHors saison
James Sturm

En 2016, après que Bernie Sanders a jeté l’éponge dans la course à la présidentielle, la chronique d’une séparation amoureuse en parabole du déchirement des classes moyennes aux USA. Lisa vient d’une famille aisée et cultivée, Mark est plutôt brut de décoffrage. Elle fréquente les galeries, lui bosse sur des chantiers. Depuis leur rencontre, il est habitué à rester à la traîne de ses décisions. Lisa participe désormais activement à la campagne de Clinton. En revanche, pas question que Mark soutienne cette « vieille pourrie d’Hillary ». Ils ne séparent pas à cause de ça. Ils se séparent au moment même où des choix de ce type s’opèrent à tous les échelons de la société américaine. Pour qui votera-t-il, alors ? Le fait est qu’avec l’éviction de Bernie, Mark n’en a plus grand chose à foutre. Pour Noël, son frère offre à leur père une casquette « Make America great again ». Ça ne choque pas tout le monde avec la même intensité. Les positions se radicalisent, de nouvelles tensions apparaissent. Lisa a gardé son train de vie, Mark plie sous le poids des revers économiques et de la confiance déçue, son ex-employeur et son ex-compagne incarnant à merveille cette Amérique bourgeoise et bien pensante à laquelle il a peut-être cru, un temps, appartenir. « Dépasser la colère semble impossible ». La fin de l’histoire reste ouverte. Elle est froidement racontée à la première personne par Mark, qui ne semble pas toujours donner crédit à ce qui lui arrive, spectateur des funestes enchaînements qui affectent son existence. James Sturm continue de brosser le portrait de son pays sans jamais forcer le trait, choisit ici de zoomorphiser ses personnages pour appuyer la sidération à l’œuvre : « en tant qu’acteur, c’est libérateur de porter un masque » disait Lisa à Mark aux jours de leur rencontre. Bonne lecture.