« Si j’avais dit à mon père, sévère ingénieur, que je voulais écrire, il m’aurait demandé : à qui ? » (Maurice Donnay)

 

Shakespeare World
Jules Stromboni & Astrid Defrance – Casterman

Drôle de projet : emprunter des tirades aux Œuvres complètes de Shakespeare pour construire une fable originale et cohérente. Ne pas utiliser d’autres mots. L’amorce de lecture est délicate : on peut considérer que la modernité des situations ne s’accorde pas de façon très évidente à cette langue datée, mais on peut tout aussi bien se glisser dans le dispositif et savourer le collage. Astrid Defrance, comédienne et architecte du montage, dit avoir été invitée à cette aventure par Jules Stromboni, le dessinateur. On a découvert la virtuosité de celui-ci avec les gravures au clou sur rhodoïd de l’impressionnant Mazzeru (déjà chez Casterman, en 2017). Usant d’une forme plus classique, il développe avec gourmandise la malédiction à l’œuvre après qu’un chien a profané la sépulture du dramaturge. Folie dévastatrice des hommes et des éléments. Étourdissant.

 

cadres seulesSeules à Berlin
Nicolas Juncker – Casterman

Printemps 1945, l’armée russe va prendre le Reichstag. Ingrid, berlinoise travaillant pour la Croix-rouge et Evgeniya, une agente du NKVD, sont contraintes de passer quelques jours dans le même appartement. En toile de fond, l’ultime bataille menée par des enfants quand les adultes ont disparu, les dissensions au sein de l’état-major russe, la recherche effrénée du cadavre d’Hitler. Au premier plan : les violences faites aux femmes. Le récit est tranchant, l’auteur raconte l’horreur à double face sans complaisance ni artifice compassionnel. Cette libre adaptation de deux récits autobiographiques bien distincts, écrits par des survivantes qui ne se sont probablement jamais rencontrées, séduit par la justesse de ton.

 

cadres pucellePucelle T1, débutante
Florence Dupré La Tour – Dargaud

Si Nicolas Juncker fait abstraction des bouches, Florence Dupré La Tour néglige le nez de ses personnages. Il y aurait peut-être un travail analytique à conduire sur ces amputations. Mais l’auto-analyse, c’est déjà le sujet de Florence, qui continue de gratter l’os après Cruelle en dressant le portrait peu amène du cercle familial. Drôle de tribu minée par le patriarcat et le rigorisme religieux. Le père gagne plein d’argent, il travaille beaucoup, il est très soucieux, son épouse pond et s’occupe de la progéniture. Après une première vie d’expatriés en Argentine, ils s’installent pas loin de Troyes dans un immense domaine campagnard, à l’écart des mauvaises influences. Florence et sa jumelle Bénédicte en feront leur royaume. Les parents n’ont pas vraiment peur que vous vous perdiez dans les bois ou chutiez d’un arbre, ils sont par contre tétanisés à la seule évocation de l’entrejambe, ce qui s’y passe, ce qu’on en fera un jour. Ils éludent les questions que vous posez à peine. De quoi susciter bien des fantasmes chez Florence qui, non contente de ne rien comprendre aux choses de la chose, se trouvera bientôt moche, adolescence oblige. Florence manque de confiance en elle, manque d’informations, manque de considération et manque de zizi. Dans une famille où le sens du vent est indiqué par le sexe masculin, c’est un vrai déficit. Il aura d’ailleurs fallu attendre plusieurs naissances avant que Dieu, dans son infinie miséricorde, nous accorde un mâle. Pas de Femme en qui s’identifier dans le panorama familial et culturel. La mère ? Faible. La grande personnage historique ? Inexistante (sauf Jeanne la pucelle, encore une femme caractérisée par un manque). L’héroïne de papier ? Secondaire. Pour exister et se singulariser, Florence la rebelle s’accroche à ce qu’elle identifie comme n’étant pas des attributs féminins : le courage, les cheveux courts. Une cruauté conjuratoire : les bestioles du domaine en font les frais. Surtout, ne pas devenir femme. Rester dans l’entre-deux de l’avant puberté autant que faire se peut, jusqu’aux premiers poils, jusqu’au premier sang. Parce qu’après, on fait quoi ? Et ce livre sur le manque, sur l’incommunicabilité, où la seule boussole reste la complicité et l’amour immédiat des deux jumelles, déverse la colère, celle de l’enfant comme celle de l’adulte qui se dessine en colère, parce qu’on aura volé trop de temps pour la compréhension du monde et l’acceptation de soi. Florence ne se départit pas d’un rictus qui donne à sa colère le goût de la farce. Pucelle confirme la place majeure qui est la sienne dans la bande dessinée contemporaine, entre le choc Carnage (Mauvaise Foi, 2019) et la claque Sugar Daddy, dont la prépublication dans Mon Lapin Quotidien (L’Association) suit son cours.

 

J’ai rarement vu ça
Mathieu Lefèvre & Jérémy Piningre – 2024

Comme au théâtre, étant donné ce choix de raconter en vue perpendiculaire. Le décor est celui d’un hôtel, la pièce s’achèvera dans la salle de spectacle de ce même hôtel pour un ultime clin d’œil puisque le propos même de l’histoire est de cligner de l’œil. Tous les éléments relèvent de la citation : le détective à l’imper mastic, la fatale diva, les formes molles façon Hans Arp, l’architecture de jeu de plateforme à défilement horizontal (après Tonic, publié chez L’Association en 2015, qui déjà paraphrasait Sonic the hedgehog, une constance dans l’hommage au joystick). Étrange objet éditorial qui laissera le lecteur à distance. On n’est pas là pour l’immersion mais pour l’esthétique. Tout fait ornement : les grandes cases occupant chaque page, le texte, l’ouvrage lui même. Impeccable et de forme originale, faisons confiance à 2024 : niveaux de gris tramés, blanc crème et jaspage noir (le jaspage est cette opération qui consiste à agrémenter la tranche d’un livre, de rien merci).

 

cadre billyBilly Noisettes
Tony Millionaire – Huber

Julien Huber prend une bouffée d’oxygène après quatre livres sombres et oppressants, en publiant ce titre récompensé par un Eisner award en 2007. Une légère respiration, disons, parce que la cruauté et le démembrement restent au rendez-vous quoique sur des modalités un peu plus enfantines, n’étaient ces mouches dans les cavernes orbitales et autres étrangetés peu ragoutantes. L’univers de Tony Millionaire est saturé d’éléments propres à la littérature jeunesse old school, mais il écrit et dessine pour des enfants ayant comme lui franchi le cap de la puberté (il est né en 56). Il ne se pose sans doute pas la question du public. Ses personnages les plus célèbres, vus chez Rackham dans les différents volumes de Maakies et Sock monckey, sont un oiseau et un singe de chiffon alcooliques et sanguinaires. Son trait gratté évoque la gravure. Il y a du Moby Dick, du Gulliver, du Hansel et Gretel et du Méliès dans les aventures de Billy noisettes, ce golem fabriqué par des souris avec ce qu’elles ont trouvé dans la poubelle pour détourner l’attention de la fermière, et contenir ses coups de balai tandis qu’elles boulotteront ses fromages.

 

Thérapie de groupe
Manu Larcenet – Dargaud

L’avatar de Manu, auteur à succès, est en panne d’inspiration. Il va tenter des trucs en alternant phases d’euphorie et de désespoir (car il est bipolaire). Voilà une belle occasion de visiter l’histoire de l’Art en essayant de s’y faire une place. Manu a les outils. Son sens de la punchline, sa mécanique du rire bien huilée, son indiscutable talent. Mais Manu est aussi performatif et compétitif, avec de gros problèmes d’ego. Comment exister, comment faire œuvre, comment marquer son époque et les suivantes : c’est peut-être l’ambition de tout artiste, mais elle ne travaille pas tous les artistes de la même manière (en fait, il semblerait que l’obsession première de la plupart des artistes soit d’arriver à vivre de leur travail). Pour Manu, il existe deux catégories de collègues inspirants : ceux qui émargent à son panthéon personnel et méritent d’être cités, et ceux qui lui font honte ou dont il récuse toute proximité, même s’il éponge objectivement leur travail. Le 8 janvier 2020, il est invité par Raphaël Bourgois à la Grande table culture pour présenter Thérapie de groupe. L’animateur vient le chercher sur quelques parenthèses narratives disséminées dans le livre sous le titre « Jean-Jacques et Bruno, l’aventure au bureau ». Manu : « tout le monde me parle de ces pages-là, des plans fixes avec des personnages de bureau en costume-cravate, sans visage, vraiment des gens lambda qui disent de grosses énormités, mais ça c’était un clin d’œil à Lewis Trondheim… Tout le monde me dit que c’est… Que c’est un autre mais non, c’est Lewis qui a inventé ça dans les années 2000, les plans fixes avec une chute à la con, c’était vraiment Lewis qui faisait ça… En fait, mon personnage [dessine] ça et se rend compte qu’il ne pourra pas en faire un livre, ou une carrière, ou une œuvre, voyez. C’est vachement marrant, c’est un coup, ça marche sur une page ou deux, mais ça n’ira pas plus loin. » Ou comment régler son compte à Fabcaro sans même le citer, avec une mauvaise foi absolue. Voilà le souci : le livre de Manu est incommodant à force de sur-jeu (regardez comme je sais tout faire) et à force de citations assumées ou non assumées, conscientes, subliminales, parodiques, dédaigneuses… Ce n’est plus un récit, mais une évacuation par trop-plein de tout ce qu’il a ingurgité. Diagnostic : indigestion.

 

De l’autre côté de la frontière
Berthet & Fromental – Dargaud

En Arizona, près de la frontière mexicaine, à la fin des années quarante. Des meurtres sauvages, une enquête. Allons-y : l’autoroute est large, le véhicule spacieux, le paysage défile sans qu’on y prête vraiment attention… Et nous voilà rendus, l’album bientôt rangé au rayon anecdote. Jusqu’à ce post-scriptum qui révèle paradoxalement toutes les failles du trajet : il fallait voir dans cette histoire un hommage à Georges Simenon, dont Fromental documente la période américaine. Le personnage principal du livre, écrivain et queutard antipathique, serait un avatar du père de Maigret. Ce n’est pas la première fois qu’un auteur est impliqué dans une histoire censée lui ressembler – voir l’hommage récemment rendu au Whodunit par Jean Harambat (Detection club, Dargaud, 2019). Le problème vient de l’hésitation, peut-être, à choisir une position claire, à ne pas vouloir trop impliquer Simenon tout en l’impliquant. Et puis Berthet… Décors de carton-pâte, belles mécaniques automobiles et autres, grosses poitrines et tailles de guêpe, ça coince un peu… Disons que les motifs féminins manquent d’altérité et ne servent qu’à rassurer l’œil du lecteur de bédé à la papa. C’est un peu pathétique, et l’argument de la citation (film noir, années cinquante) aura bon dos.

 

cadre antoineAntoine, chapitres 1 à 3
Mazen Kerbaj – Samandal

Mazen Kerbaj est né au lectorat français avec son journal de guerre (son journal intime sous les bombes, pour être exact) publié à L’Association quelques mois après le conflit Israëlo-Libanais de l’été 2006. Bien que domicilié à Berlin, il n’a depuis jamais cessé d’explorer son rapport au Liban et à Beyrouth, sa ville. Mazen manie le stylo comme il manie la trompette. Il produit des sons qui ne ressemblent pas forcément à ceux qu’on attend de l’instrument, prolongé par différents ustensiles de sa composition, et sort de sa plume des courbes en liberté. Dans ce projet publié tous les six mois sous la forme de fascicules de faible pagination, il revient sur la « guerre du Liban » qui ravagea le pays entre 1975 et 1990. Ce ne sera pas un essai de géo-politique mais un témoignage, une trace compilant d’autres traces telles ces coupures de presse alternant avec des encarts publicitaires dans le troisième volume, une juxtaposition qui acte le moment de flottement, la fin de l’insouciance, la futilité du petit commerce – un peu comme en mars 2020, quand la radio continue de te vendre des bagnoles alors que tu es assigné à résidence pour de longues semaines. Mazen est né en 1975, trois mois après le démarrage de ce conflit qui durera 15 ans. Il place ses parents au cœur de l’histoire, lui n’est pas encore là. Fils d’Antoine Kerbaj, comédien, et de Laure Ghorayeb, poétesse. C’est elle qui nous raconte les circonstances de la naissance. La création artistique est alors mise entre parenthèses. Le théâtre est abandonné, la famille doit s’éloigner de Beyrouth quand la violence redevient trop importante. Récit désormais bien installé, cinq chapitres attendus pour conclure le récit. Vivement !