« La société établie organise toute communication normale, elle la sanctionne ou la met en cause en fonction des exigences sociales. De ce fait les valeurs étrangères aux exigences sociales n’ont peut-être pas d’autre moyen de se transmettre qu’à travers la fiction. Dans la dimension esthétique il y a encore la liberté d’expression qui permet à l’écrivain et à l’artiste d’appeler les hommes et les choses par leur nom – de nommer ce qui, sous une autre forme, serait innommable » (Herbert Marcuse)

 

Flesh empire
Yann Legendre – Casterman

Le transhumanisme ? Le post-humanisme ? So 2019 ! En 2020, le monde sera trans-androïde ou ne sera pas. Car depuis que nous nous faisons greffer des chairs siliconées et des neurones électroniques, les algorithmes rêvent d’humanité. À croire que personne n’est jamais satisfait de sa condition. Néo-psychédélisme en noir et blanc sauf la peau, forcément rosâtre. Un peu de Caza, un peu de Druillet. Le propos est gentiment suranné (la machine trop humaine, c’est au moins vieux comme Vaucanson), fleure bon les seventies et le buvard qu’on met sous la langue.

 

cadre citéCité irréelle
D. J. Bryant – Tanibis

Territoire graphique bien balisé par Charles Burns, Daniel Clowes et les dessins animés industriels de Hanna-Barbera. Cinq nouvelles traitant des troubles dissociatifs. Ou alors, peut-être, ne s’agit-il que des rêves tourmentés d’êtres humains menant une vie parfaitement saine et équilibrée après que le réveil a sonné. Pas n’importe quels rêves : ceux bien tendus sur le fil de la réalité pour que tu y croies un moment jusqu’à te réveiller en sueur après que tout est soudain parti en vrille. Il a bon dos, le rêve. Les personnages de papier ne rêvent pas. Ceux-là se cognent au miroir, au dédoublement, au déjà-vu, au déjà vécu. La part onirique revient à qui tient l’ouvrage et choisit la grille de lecture qui lui convient. Apothéose cauchemardesque : le spectateur tourmenté d’une pièce de théâtre est irrésistiblement conduit à se substituer au comédien qu’il était depuis le début. Le malaise vient peut-être du fait que le lecteur est lui-même un spectateur. Cité irréelle propose plusieurs constructions gigognes de ce type. Suffisamment réaliste pour accrocher le chaland sur le registre de la comédie de mœurs, et en même temps complètement barge. Belle découverte.

 

cadre borbBorb
Jason Little – Glénat

Entre Bob et « burp ! », l’être humain réduit à ses fluides, à ses éructations, à l’avilissement et la pourriture. Un désespoir ricanant façon Reiser ou Marco Ferreri, pour accompagner le parcours d’un clodo jusqu’au bout de sa déchéance physique et mentale. Prends ça dans ta gueule. Non, Pierrick, contrairement à ce que tu annonces en quatrième de couv’, on ne pleure pas de rire, jamais : on serre les dents et ça grince.

 

Le vent des libertaires T.1
Philippe Thirault & Roberto Zaghi – Les Humanoïdes associés

Est-il bien raisonnable, dans un ouvrage consacré à l’armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne – c’est comme ça qu’on dit, de passer directement de mars 1917 (formation du gouvernement provisoire russe après l’abdication du tsar) à octobre de la même année, hop, quand on aurait justement pu évoquer la contribution déterminante des anarchistes dans cette révolution envisagée trop souvent au seul prisme des récits bolcheviks ? Est-il bien raisonnable d’écrire sur la vie de Makhno en survolant les épineuses relations entre léninistes et anars (deux pauvres cases) ? Était-il essentiel de lui inventer une mère adoptive, koulak qui plus est ? Est-il rassurant pour le lecteur de voir le cosaque incarné par un bellâtre de bédé lambda, à tain pâle, menton large et mèche sexy, standard qu’on aura déjà croisé dans une épopée interstellaire ou une aventure d’espionnage ? Était-il nécessaire de représenter sa bande comme un groupe de rock posant pour une pub L’Oréal ? Est-il sérieux d’écrire en conclusion, pour se dédouaner de bien des bêtises, « l‘histoire que vous avez lue est légèrement romancée afin de ne pas être uniquement une bande dessinée documentaire » ? La jolie postface de Frémion remet quelques pendules à l’heure. Ouf.

 

cadre indesLes Indes Fourbes
Alain Ayroles & Juanjo Guarnido – Delcourt

L’épopée picaresque de l’ingénieux Don Pablo de Ségovie, aventurier, vaurien se jouant de la cupidité de son entourage. Blockbuster de la rentrée. Scénario bien huilé par l’auteur de De cape et de crocs qui brode là une suite au El Buscón de Quevedo-Villegas (1626), dessin trois étoiles de Guarnido, tout pour cartonner. Une remarque cependant. Le dessinateur de Blacksad ne s’affranchit pas de son expérience dans les studios Walt Disney. Régurgite de temps à autre des expressions qu’on croirait issues de Pocahontas ou du Bossu de Notre Dame, remontées acides qui gâchent un peu le plaisir. Mais ce n’est pas cette chicane qui empêchera le bouquin de se vendre par palettes.

 

cadre tremenTremen
Pim Bos – Dargaud

OK : Marc Caro et Philippe Druillet auront dit l’essentiel, aussi enthousiastes l’un que l’autre pour ces pages visuellement à tomber. Auront cité Arzach, Hopper, Alfred Kubin, Otto Dix. De belles références même si Pim Bos, 29 ans, préfère évoquer l’influence de Serpieri. Concernant Arzach néanmoins, c’est comme s’il avait retenu la critique de Cavanna publiée par Charlie hebdo à l’époque : « Moebius en liberté, je vous recommande Arzach […] l’histoire se veut drôle, elle est à chute, la chute est con comme la lune […] mais c’est si beau qu’on oublie l’histoire, on s’en fout, de l’histoire ! » C’est bien ça : on s’en fout de l’histoire, on n’a pas besoin d’une chute pour s’immerger dans cet univers d’une grande précision graphique, mélancolique, pollué, répulsif et fascinant. Reste que sur le plan de l’inspiration personne ne cite Bilal. On pourrait, en creux. Le pauvre. Pour un aperçu du monde techno-organique développé par Pim Bos : un court métrage d’animation intitulé Ghozer.

 

cadre funesteLe théorème funeste
Alexandre Kha – Tanibis

Entre histoire de la science et épistémologie modeste, petite œuvre passionnante, hommage rendu aux obsessionnels qui passent leur existence à épuiser une idée, ici la résolution de la conjecture de Fermat devenue théorème depuis que le mathématicien Andrew Wiles a démontré la validité de la proposition, il y a quelques années de cela. Avant lui beaucoup s’y étaient cassé les dents, certains en sont même morts. La démonstration s’étale sur à peine un millier de pages et reste accessible à une centaine de contemporains, seuls capables d’en apprécier la validité. Reste un mystère : Fermat affirmait paresseusement dans ses marges qu’il disposait des éléments de preuve. Wiles, et d’autres avec lui, pensent que c’est impossible : au XVIIe, les outils mathématiques nécessaires à la démonstration n’avaient pas encore été élaborés. Ce n’est pas un ouvrage de vulgarisation. Kha raconte l’aventure de la conjecture et non sa démonstration, prend quelques pistes, bifurque sur des impasses, peu importe qu’on sache ce qu’est une forme modulaire ou une fonction elliptique, il hypnotise par son humour laconique et des évocations visuelles qui ne sont pas sans rappeler David B. À lire absolument.

 

cadre âneBouvaert
Simon Spruyt – Casterman

Biographie d’un peintre baroque aussi flamand que fictif. Cela se passe au tournant des seizième et dix-septième siècles. Pour bien savourer le livre, il faut être soit hollandais, soit historien. A minima, disposer d’une bonne connexion internet. Bouvaert est issu d’une riche famille de marchands d’Anvers mais son père, dont on comprend qu’il aura été très impliqué dans les batailles contre l’empire espagnol et le Vatican, n’a pas survécu au siège victorieux de la ville par le duc de Parme. Oui, c’est un peu le bordel au niveau géopolitique, en ces temps de guerres de religion. Le jeune Jan est descendu vers le Sud faire ses classes de peintre tandis que sa mère et son frères, déclassés, essayaient de survivre sur place. Les choses se sont apaisées. Échouant à devenir populaire auprès de la noblesse et du clergé italiens, c’est de retour chez les bourgeois d’Anvers que Bouvaert fera son trou. Un livre sur l’infatuation de l’artiste et sa soumission à celui qui passe commande. Le peintre épouse une bourgeoise qui saura faire fructifier sa signature selon des principes capitalistiques en plein essor. Son frère, poète raté mais précepteur réussi, tentera toute sa vie de faire publier son ode à l’âne, animal paré d’innombrables vertus. Le dessin de Simon Spruyt est somptueux, sa narration fluide et son ironie mordante. Dommage que le propos s’embourbe un peu avec cette histoire d’âne : on ne sait pas vraiment s’il faut pousser ou tirer la métaphore. Il y a des auteurs, comme ça, dont on lira tous les livres quels que soient les bémols apportés, parce qu’ils sont révélateurs d’un talent métamorphe assez exceptionnel.

 

cadre gichiGichi Gichi Kun
Suehiro Maruo – Le Lézard noir

Belle curiosité que ce Gichi Gichi Kun. Suehiro Maruo est un des maîtres du manga horrifique et plus spécialement du Ero Guro (mouvement artistique japonais mêlant macabre, grotesque et érotisme). Connu pour ses mangas comme pour ses illustrations (notamment une magnifique pochette de disque pour les anti idols de Necronomidol chez Specific Recordings ), il se fait connaître en France en 1991 par une publication dans le mensuel (À suivre). Mœbius dira de lui « j’ai une admiration sincère pour l’homme : Maruo se conduit comme un artiste, comme un Rimbaud. Il est dressé avec une telle violence et une telle fierté sur les ruines de son âme ». Pourquoi tout ce préambule pour vous présenter l’artiste et pas le manga ? Car de tout ça il n’est pas question dans Gichi Gichi Kun. Ou plutôt, il n’aurait pas dû être question. Gichi Gichi est un enfant, qui grâce a ses supers pouvoirs inoffensifs règle leurs comptes a des méchants tout autant inoffensifs (des gamins veulent voler de l’argent à d’autres enfants ? Il leur pleut dessus et ils tombent malades. Un des camarades de classe de Gichi Gichi triche à un contrôle ? Il se retrouvera enfermé aux toilettes pour le contrôle suivant). Maruo ne résiste toutefois pas à la tentation de nous offrir quelques éléments et histoires horrifiques (dont un très bel hommage au Souichi de Junji Ito, et à y repenser l’hommage est peut être plus profond qu’il n’y paraît tant Gichi Gichi est le parfait contraire de Souichi). Une œuvre parfaite pour ceux et celles qui veulent découvrir, ou faire découvrir, l’œuvre de Suehiro Maruo avant de plonger plus directement dans « les ruines de son âme ».
(Damien)

 

cadre poisLa boîte de petits pois
GiedRé et Holly R – Delcourt

La vie d’une famille lituanienne avant la chute du mur. La petite prendra le pseudo de GiedRé une fois arrivée en France, pour sa carrière de chanteuse énervante. Du GiedRé en BD, ironie agréablement servie par les pleins et déliés enfantins de Holly R. Plus subtil et nuancé que nombre d’œuvres autobiographiques traitant elles aussi de l’avant et de l’après : à sortir donc du lot.

 

cadre mocheUne vie de moche
François Bégaudeau et Cécile Guillard – Marabulles

Elle naît moche dans le regard des autres, en prend conscience au sortir de l’enfance. La vie sera longue sans trop d’amour, ni chirurgie ni happy end façon conte de fées. Mais puisque la vie est un jeu, puisque la subjectivité est de mise, puisque les critères sont artificiels, constructions, assignations et manœuvres sociales, autant jouer, autant jouer la belle, autant finir par jouer une vie de belle. Le propos de Bégaudeau, aussi profond soit-il, ne réussit pas à s’incarner. Sa moche n’existe pas vraiment : elle est toutes les femmes en tant qu’elles se perçoivent comme moches ou que leur entourage et le contexte social réussissent à les convaincre de se percevoir comme telles. Permanence narrative – la moche de l’histoire n’a pas de consistance en dehors de sa mocheté, elle se limite à un objet sociologique sans réussir à devenir un vrai personnage de fiction. Notons, et ce n’est pas le moins intéressant de l’ouvrage, que les auteurs ancrent leur récit dans un espace temporel permettant au personnage de profiter de la parenthèse punk au tournant des années soixante-dix, rappelant aux lecteurs ce que furent ces moments sur le plan contre-normatif. Dessin très fréquentable aux accents blutchiens, par une nouvelle venue dont on observera la suite du travail avec grande attention. Notons toutefois que Cécile Guillard a un peu de mal à fixer la physionomie de Guylaine la vilaine, décidément plurielle, voire universelle.

 

cadre crocLa vengeance de Croc en jambes
Nicolas Moog et Matthias Lehmann – Fluide glacial

Les pieds nickelés ne sont plus que deux. Nic et Matt, alter-egos des auteurs, musiciens itinérants aussi veules qu’assoiffés, se retrouvent coincés entre trois gangs appelés à s’entre-tuer au cœur de la vallée de la Fensch. Ils auraient dû se limiter à l’animation d’un bal et à la bande-son d’un enterrement mais les choses ont mal tourné. Une montée dramatique vers l’arène, quelques réponses à des questions posées au fil de l’intrigue, mais on n’aura pas vraiment le temps de s’accrocher à des personnages sans grande profondeur. Sauf, peut-être, au jeune couple qui veut sortir les pieds de la gadoue provinciale et rejoindre le soleil en passant par Paris. Une tendresse pour la défaite et la galère, le goût des gueux. C’est ce qui vient d’abord, avant l’intrigue. Et c’est pour ça qu’on aime le tandem Moog & Lehmann, dont la connivence est parfaitement rodée depuis un premier ouvrage commun aux éditions Six pieds sous terre en 2016, Qu’importe la mitraille. Compléments : c’est encore chez Six pieds que Matthias sort à peu près simultanément Agora, un livre grand format recueillant de nombreux dessins effectués dans la rue, ici ou là, certains ayant été reproduits sous formes d’affiches sérigraphiées. De la belle ouvrage !