« Le critique sait tout, voit tout, dit tout, entend tout, touche à tout, remue tout, mange de tout, confond tout, et n’en pense pas moins » (Erik Satie)

 

cadre potemkineLe cuirassé Potemkine
Pablo Auladell – Actes sud / L’An 2

Pablo Auladell continue de s’amuser avec la propagande old school. Après Le Paradis perdu de John Milton (1667), long poème expliquant la fin du paradis terrestre, voilà une adaptation du film d’Eisenstein (1925). Peu de chance qu’on se trompe sur la marchandise, car l’auteur revendique clairement de s’intéresser à l’œuvre davantage qu’à son propos. « Un récit débordant de vigueur, d’humanité, de rage et d’une rare beauté plastique : une création géniale, un magnifique mensonge, un chef d’œuvre » énonce-t-il en préalable. L’idée est audacieuse et Auladell talentueux. Il ne parvient évidemment pas à effleurer la puissance du film, qui est puissant parce qu’il s’agit d’un film et que Serguei Eisenstein en est le réalisateur. Le livre restera donc confiné au rayon des hommages anecdotiques. Cela dit, comme un clin d’œil à la pénible rengaine selon laquelle l’adaptation en bandes dessinées d’une œuvre littéraire pourrait donner envie de lire l’originale, on admettra bien volontiers que la lecture du cuirassé Potemkine puisse inciter à (re)voir un film tombé dans le domaine public, très facilement accessible sur internet.

 

cadre commentLa bande dessinée ou comment j’ai raté ma vie
Benoît Barale – PLG

Le titre n’est pas aussi ironique qu’il en a l’air. Il touchera les auteurs à l’os, en tout cas celles et ceux qui ont dû se coltiner l’incompréhension des parents avant de trouver des boulots alimentaires et dépréciatifs, parce qu’il fallait absolument composer avec cette vocation chronophage et souvent non rémunératrice – par incurie de l’éditeur, par absence d’éditeur, par non reconnaissance publique ou motivation à rester dans la marge, disons un mélange de tout cela. La problématique n’est pas uniquement d’ordre matériel. Quand sa propre vie devient le sujet et qu’il impose l’exhibitionnisme à ses proches, l’auteur malmène aussi sa vie sociale. Il se trouve que la vie de Benoît Barale est la matière première de l’auteur Benoît Barale, précédemment méconnu derrière les trois lettres BSK. La bande dessinée ou comment j’ai raté ma vie touche au stade méta de l’autobiographie. Constatant son manque de notoriété et le peu d’intérêt critique porté à ses livres, Benoît décide de faire le job tout seul : il reprend la chronologie de ses publications, les contextualise, en fait le commentaire argumenté à quelques années de distance. Et cet exercice d’un égotisme carabiné s’insère lui-même dans le fil descriptif de son existence sur laquelle il revient une fois de plus. L’ambition menaçait d’indigestion ? Elle se révèle fascinante. Peut-être doit-on s’intéresser de près aux usages de la bande dessinée pour y être sensible, pas besoin par contre d’aimer le genre autofictionnel : à travers son (ses) histoire(s), c’est la vocation que Benoît interroge, ses exigences et son accueil, autant que la difficulté de la création. Très bien écrite, une réalisation d’envergure, comme une espèce de défi ultime, une plaque de Pioneer finement ciselée avant d’être envoyée dans l’espace intersidéral de la librairie, avec une probabilité de réception qu’on sait par avance très ténue.

 

cadre vagabondLe dieu vagabond
Fabrizio Dori – Sarbacane

De nos jours en zone périurbaine, un satyre vagabond pratique la divination à la petite semaine, squatte le lit de partenaires d’un soir, profite aussi de la bonne volonté d’un protecteur – mais un immortel est-il vraiment contraint à ces expédients ? Eustis se croit le dernier de son espèce jusqu’à ce que lui soit révélée la malédiction dont il a été victime il y a fort longtemps. Il partira en quête de rédemption avec un acolyte ou deux. Fabrizio Dori, qui avait déjà livré chez le même éditeur un récit sur Gauguin, offre un conte lumineux en multipliant les clins d’œil aux artistes aimés, Hokusai, Egon Schiele, Van Gogh, Klimt, Otto Dix, Murakami, la liste est longue et risque à terme d’aliéner la personnalité de l’auteur. Confirmation / infirmation dans les prochains livres. Ce dieu vagabond rejoint de loin la thématique de La colère de Poséidon (Anders Nilsen, Atrabile 2018), en nettement moins sombre autant sur le fond que sur la forme. Que sont devenues les divinités quand les homme les ont oubliées ? La mythologie impose ses constantes tragiques, amours contrariées, allées et venues entre le monde des vivants et celui des morts (surtout les allées, à vrai dire), honneur, fatalité, héroïsme, jalousie et autres joyeusetés, et pourtant rien ne pèse dans ce récit rafraîchissant, aussi baroque et léger qu’un songe d’une nuit d’été.

 

cadre parallèleMonde parallèle
Clément Charbonnier Bouet – L’Association

Centième volume de la collection Ciboulette. On avait un peu oublié que l’Association pouvait révéler de nouveaux venus avec des livres aussi enthousiasmants. Le programme tient pourtant sur la tranche d’un papier à cigarette : un homme, le narrateur, sillonne son quartier, observe et commente. Un quartier tracé à la règle et à l’équerre, de ceux qui ont été pensés en ensembles et que les médias nomment justement quartiers pour les distinguer des pâtés de maisons plus centraux, des arrondissements plus chics. Clément Charbonnier Bouet magnifie cette obsession géométrique, visite Mondrian en aplats de noir et blanc. C’est l’esthétique du pan de mur, de la colonne de fenêtres, de la grille, du croisillon, du globe réverbère et du trou d’aération, verticales et horizontales s’accommodant parfaitement d’un gaufrier sans gouttière – sans gouttière, tu saisis l’ironie ? Ce n’est pas la première fois qu’on décrit la ville en abstractions, le résultat est pourtant d’une concision, d’une justesse et d’une poésie rares. Le narrateur marche quand ses congénères tiennent la place, il avale le bitume et soliloque, comme si l’arrêt devait signifier l’abandon, la résignation. « Moins j’ai d’espace et plus mon esprit reste à l’abri… La bonne ligne est droite. La bonne pensée est droite… Je reste dans le même périmètre. Celui pensé pour des hommes-clous quand on avait besoin d’assembler des planches. On tapait bien sur la tête et ça restait en place. Maintenant qu’on assemble ailleurs, on reste ici sans ouvrage ». Et le quartier s’étale comme une portée labyrinthique sur laquelle glisse le narrateur, à nous livrer sa petite musique intérieure. Remarquable partition.

 

cadre co2CO2
Marine Blandin – Comme une orange

Cette trop rare autrice publie son nouveau livre chez un micro-éditeur angoumoisin : vous aurez du mal à le trouver en librairie à moins de fréquenter une très très bonne librairie bien sûr. Les protagonistes y sont des plantes d’intérieur nettement moins statiques et silencieuses que leur condition végétale le laisserait envisager. Elle se chambrent, font société en écho à l’animalerie de La renarde (Casterman 2015), précédente et tout aussi épatante réalisation de Marine Blandin. Du petit cactus teigneux à l’arnica hypocondriaque, un écosystème bien en place sur les étagères, à regarder la télé, à s’observer du coin de la feuille, faisant de l’humour en pot et de la philosophie de photosynthèse. Quelques pages ici pour voir.

 

cadre dominicalL’amour dominical
Dominique Goblet et Dominique Théâte – Frémok

Les auteurs du Frémok sont familiers de la « S » Grand Atelier, un laboratoire artistique situé à Vielsam en Belgique. Ils collaborent via de longues résidences avec les artistes réputés déficients mentaux que la S accueille. À ce jour, une douzaine de livres ont concrétisé leurs réalisations communes dans la collection Knock outsider!, depuis ce fameux Match de catch collectif à Vielsam (2009) où figuraient d’ailleurs quelques pages reprises ici. Deux Dominique se rapprochent : elle, Dominique Goblet et lui, Dominique Théâte, l’outsider, le pensionnaire de la S. Il a d’abord noirci des centaines de pages comme écrivain de sa propre vie. Un journal intime, une somme rabâchant jour après jour le même programme, les mêmes activités, les mêmes goûts, les mêmes aspirations. Subtiles variations d’un jour sans fin. Espoir de trouver l’âme sœur, comme tout le monde. L’amour dominical est structuré autour de pages extraites de cette autobiographie en construction permanente, illustrées par Dominique Goblet : des paysages renversants de beauté, relevés depuis l’habitacle du véhicule qui la conduit régulièrement à Vielsam. Ces dessins rappellent avec douceur le temps qui file, soulignent le caractère répétitif d’un trajet et d’un emploi du temps seulement perturbés par l’évolution des conditions météorologiques. Il a écrit seul son journal, elle composera seule les images. Mais quand les deux artistes se rejoignent enfin à l’atelier, ils travaillent ensemble à l’élaboration d’une bande dessinée d’amour et de bagarre, les aventures passionnelles du catcheur Hulk Hogan et de sa promise à barbe bleue qui devront affronter un centaure et un orthodontiste avant de célébrer leurs noces interstellaires. Rien n’est académique ici, ni les corps ni les situations ni les commentaires. Tu réagis comme tu le sens. Mais de grâce, évite ces petits mouvement de lèvres contrits et retenus au prétexte qu’il serait inconvenant de rire. « Il admire la sulfureuse beauté corporelle de sa compagne matrimoniale, la trouvant sexuellement attirante et utilisable ». Avec les rounds successifs, les artistes s’évadent de la S. Dominique Théâte aurait ainsi oublié son ambition autobiographique en basculant dans le dessin et la fiction avec sa camarade d’atelier. Mais derrière l’archétype en toc les préoccupations restent les mêmes. Ce n’est pas un roman graphique savant ni un album pour passer le temps. C’est un drôle de livre mixant les formes autour d’un sujet aussi intime qu’universel impliquant chaque lecteur. L’amour, le sexe, le désir, le rêve, l’évasion. « C’est tout. La vie ».

 


cadre lamia
Lamia
Rayco Pulido – Rackham

Pendant toute la durée de la dictature franquiste, une émission radiophonique destinées aux femmes entretint le petit brasier de l’ordre matrimonial. Une « spécialiste » du couple, le docteur (?) Elena Francis, lisait le courrier intime qui lui était envoyé par ses auditrices et prodiguait des conseils allant toujours dans le même sens : quelles que soient les saloperies inventées par ton salaud de mari, tu dois préserver la structure familiale. Le dispositif était largement scénarisé. Lamia s’articule autour d’un avatar de cette émission, le personnage principal étant chargé d’écrire de fausses lettres, petite main dévouée aux bonnes convenances. Peut-être pas tant que ça. Thriller féministe au dessin tranchant, qui bouscule de façon fort réjouissante les démons d’une société puritaine et patriarcale.

 

cadre pappaPappa in Africa
Anton Kannemeyer – La Cinquième couche

Le catalogue d’exposition de la mauvaise conscience afrikaner. Se superpose de façon marginale à un hors-série du Monde Diplomatique orchestré par Morvandiau en 2010, hélas resté sans suite, et à l’anthologie Bitterkomix publiée par l’Association en 2009. L’essentiel de ces pages n’a encore jamais été vu ici. Quand il s’agit d’essentialiser LE blanc ou LE noir, Anton Kannemeyer (aka Joe Dog) s’approprie le dessin de Hergé période Congo. Le blanc, double de l’artiste, devient ce Tintin chauve vaguement masochiste et stupéfait. Le noir est très noir. Il arbore de grosses lèvres et des yeux ahuris. Souvent aussi, une machette pour faire face aux fusils. Il est plus nombreux que le blanc. Ça tranche le lard, c’est cruel, la digestion de l’apartheid s’avère lente et contrariée. Kannemeyer passe en revue tout ce qui coince. La domination par la langue et par la force, l’humiliation, les rancœurs mal digérées, la culpabilité qui colle aux blancs, particulièrement à cette bourgeoisie culturelle à laquelle émarge l’auteur, comme un sparadrap au doigt du capitaine Haddock. Flagellons-nous : rions.