« Écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu » (Jules Renard)

 

peupleServir le peuple
Yan Lianke & Alex W. Inker – Sarbacane

Usant avec jubilation des codes graphiques de la propagande maoïste, ce récit n’a pas tant pour objet de moquer la normalisation idéologique que décrire une passion moite. Malgré les conventions qui leur imposent de rester à distance, deux corps se rapprochent. On peut même dire que les conventions boostent le rapprochement puisque le sens du devoir attise la frustration, que la culpabilité et la crainte de la punition exacerbent le désir. Les amants coupables continueront d’ailleurs d’utiliser le langage de la propagande après avoir piétiné les icônes de la révolution. Étonnant Alex W. Inker, qui change radicalement d’ambiance en adaptant le roman d’un ancien militaire chinois après sa belle biographie du boxeur panaméen Al Brown . « Grande sœur, tu es la plus grande contre-révolutionnaire du monde ! Tu es la plus grande espionne infiltrée au sein du parti ! Et tu m’aimes dix mille fois plus que je t’aime ! » Réactionnaire ? D’accord. À condition que la réaction soit sexuelle.

 

cadre ogre2L’ogre amoureux
Nicolas Dumontheuil – Futuropolis

Un ogre est terriblement amoureux d’une femme qu’il ne connaît pas encore. Ayant décidé de se marier demain, il convoque l’aide d’un (rusé) renard pour trouver la belle. Fable méchante puisant chez Perrault, Peyo, Hergé, Morris… Et aussi un peu chez Ed Gein, le psychopathe qui inspira Psychose et Massacre à la tronçonneuse. Tout ça en couleurs printanières et scènes bucoliques charmantes. L’œuvre de Dumontheuil dessine la folie des êtres humains, plus ou moins douce selon les volumes. On est ici sur la crête de la vague dépressive avec des animaux nettement plus raisonnables que les figures d’humains qui les bouffent. Voilà une saine et réjouissante lecture.

 

cadre sabrinaSabrina
Nick Drnaso – Presque lune

Si Mark Zuckerberg faisait de la bande dessinée, ça pourrait ressembler à ça. Un dessin asocial. Droites perpendiculaires, droites parallèles. De belles cases bien tracées et peu de personnages alentour. Une jeune femme a disparu, abandonnant ses proches à la dépression. Son amoureux Teddy, qui n’arrive plus à mettre un pied devant l’autre, se fait héberger par un vieux copain qui traverse lui-même une passe affective délicate. L’effacement de Sabrina deviendra l’objet d’une « théorie alternative ». Parce que l’exercice du pouvoir s’accommode de la corruption et des faux-semblants, parce que les médias appuient trop souvent la roublardise de leurs puissants propriétaires, certains déboussolés – comment ne pas l’être ? – trouvent leur épiphanie dans le scepticisme systématique : la vérité est ailleurs, sur le comptoir de ce café du commerce planétaire qu’on nomme réseaux sociaux. Le véritable objet du livre n’apparaît que tardivement, Nick Drnaso prend le temps d’installer tous les éléments. C’est un livre sur la rumeur. C’est un livre sur la dépossession : de l’être aimé, de la peine afférente, du deuil, de la vérité, jusqu’à ce que nous soyons dépossédés de notre propre existence. À qui se trouve emporté dans le maëlstrom de la rumeur ne reste que l’attente d’un autre fait divers, qui chassera le précédent en traînant derrière lui la cohorte des trolls, conspirationnistes et autres experts de la vérité vraie. S’il ne fallait retenir qu’un passage de ce second ouvrage publié en France (après Beverly, primé au dernier festival d’Angoulême), la mise à plat en seulement deux pages de l’emballement collectif, quand lors d’une réunion d’un groupe de parole la sœur de la disparue liste de façon chronologique quelques messages reçus après la révélation du drame. Vertigineux et glaçant : à lire absolument.

 

cadre ogreLe rire de l’ogre
Sandrine Martin, d’après Pierre Péju – Casterman

Les livres de Sandrine Martin, aussi différents soient-ils, se révèlent aussi doux au regard que rugueux à l’âme. Ce sont souvent des histoires (ou des instantanés, comme dans La montagne de sucre) d’amours chagrines. Étendu sur deux décennies, Le rire de l’ogre accompagne l’apprentissage amoureux et artistique d’un jeune homme né juste après la seconde guerre mondiale. Impossibles résiliences, collapsus et leurs conséquences, des regrets, des remords, aussi le portrait difficilement saisissable d’une femme libre et indocile. Sandrine Martin a trouvé dans le livre éponyme de Pierre Péju, avec qui elle avait déjà collaboré en 2014 (Pourquoi moi je suis moi chez Gallimard jeunesse), un matériau de premier choix pour alimenter son œuvre sensible. Remarquable.

 

cadre negaloydNegalyod
Vincent Perriot – Casterman

Science-fiction post-apocalypto-écologique. Le désert s’est étendu, peuplé de dinosaures pouvant servir de monture ou de nourriture aux humains qui les élèvent. Des camions sillonnent cette terre asséchée pour provoquer des orages qui alimenteront en eau la mégapole où se concentre l’essentiel de la population. Au plus près des ptérodactyles, la classe dominante. La tour la plus haute abrite le complexe qui administre la cité dans la plus parfaite opacité. Un couple de jeunes gens est appelé à conduire la rébellion contre un système inique… Trame classique. Si Vincent Perriot convoque les sombres perspectives du capitalisme totalitaire, qui nourrit son jusqu’au-boutisme d’une technophilie sans discernement (contrôle des vivants par le réseau informatique, bio-ingéniérie etc.), son ambition première reste le divertissement. L’anticipation a toujours permis de conjuguer alerte et récréation. L’écueil était peut-être ici de travailler un univers visuel déjà rebattu. Moebius, qui ne renierait ni le propos ni la filiation graphique, a imposé en la matière des codes difficilement dépassables. Mais Perriot trouve la singularité en se faisant démiurge d’un monde plus inspiré de l’art primitif des populations autochtones d’Océanie et d’Amérique que d’une projection futuriste de la modernité occidentale. Très réussi.

 

cadre islesIsles
Jérémy Perrodeau – 2024 / FP&CF

Une espèce d’échauffement pour le formidable Crépuscule (chez 2024 en 2017, et il est très curieux d’écrire ce genre de choses), où apparaissait déjà cette envie de chatouiller les paysages naturels avec des formes géométriques. Un trio de guerriers débarque sur une île, ils se séparent pour monter des machins, courir de droite à gauche et tuer des gens. Action pure à une longue vue de distance, n’attendez aucun atermoiement métaphysique ou existentiel. De loin (de la longue vue, donc), on pourra spéculer sur une connexion avec le Prison pit de Johnny Ryan, par la succession de gestes qui n’ont de but que leur existence même, la violence gore et le nihilisme en moins.

 

Les rigoles
Brecht Evens – Actes sud

Une nuit de fête à Paris. Quatrième livre publié en France (encore un pavé, on a coupé beaucoup d’arbres pour cette rentrée littéraire) et Brecht Evens patine. Dresse le portrait choral de jeunes gens dépressifs et égocentrés, errant de boîte en boîte parce qu’il faut bien s’occuper. Ennui bavard, dandysme, sexe et drogues sur 330 pages. Un air de déjà lu (Les noceurs). Toujours aussi ravissant d’aquarelles, mais bien creux.

 

Soirée d’un faune
Ruppert et Mulot – L’Association

Ruppert et Mulot s’amusent en changeant les supports mais déclinent toujours le même motif  : corps agités – ici on danse -, trivialités sexuelles, découpage au sabre de samouraï… L’objet donc : une grande image sous-titrée « ballet dessiné » qui se déplie façon carte routière. Concept. Et ? Et rien. À tel point que les auteurs ont estimé nécessaire d’expliquer leur démarche au dessus des crédits d’usage. La chose est suffisamment exceptionnelle pour être remarquée, L’Association ayant toujours rechigné à renseigner les quatrièmes de couverture au motif que les livres n’ont sans doute pas besoin de notice explicative pour être lus. Alors Ruppert et Mulot invoquent Debussy et Mallarmé. Question : s’ils s’étaient attelés à une « soirée aux rigoles », pour faire écho à l’essoufflement maniéré de Brecht Evens, l’image aurait-elle produit moins de corps agités, moins de trivialités sexuelles, moins de jeunes gens modernes avec des sabres de samouraï ? Obsédés par le changement de forme, Ruppert et Mulot seraient surtout bien inspirés de changer de système.

 

cadre deshDesh
Tofépi – L’Association

Desh, pas Daesh. Ni la dèche, quoi que : Tofépi est de ces auteurs qui savent ce que minimas sociaux veut dire. Tout comme il s’est fait une spécialité des sandalettes, quelque peu précurseur dans la mode de la claquette-chaussette. « Desh », celui de Bangladesh, signifie « pays » en bengali. Au milieu des années 2000, Tofépi accompagne sa tante, son mari et leurs deux enfants au pays pour un mariage dans la famille, histoire de s’éloigner de papa-maman et rompre avec la monotonie. Ce n’est pas une résolution personnelle, on l’a poussé dans l’avion. On dirait que Tofépi est plus enclin à l’observation distanciée qu’à l’initiative enthousiaste. Sa piètre motivation ne lui permettra pas d’incarner le standard du touriste béat, féru d’exotisme et d’altérité. Et le périple aboutira une décennie plus tard à ce livre qui ne donne pas envie de faire du tourisme. Ajoutons que le dessin n’est pas très aimable, souvent sacrifié au texte, puis arrêtons de charger la barque. Car on n’est pas entré ici comme dans le dépliant promotionnel d’un office de tourisme. Et au final, sens du rythme et résignation permanente articulent un humour qui emporte la mise.

 

cadre malaterreMalaterre
Pierre-Henry Gomont – Dargaud

Quelque part en Afrique équatoriale. Un type mal embouché entreprend de redorer le blason familial en rachetant une demeure construite par ses aïeux et l’exploitation forestière qui va avec. Malaterre expose le rapport toxique de ce type à ses enfants enlevés à leur mère. Ils apprendront à surmonter – un temps – l’inconséquence paternelle et à aimer ce pays luxuriant qui s’ouvre à leur désir adolescent de liberté. Le texte est finement ciselé et le dessin, particulièrement expressif, illustre à merveille l’emprise de la nature comme l’outrance du personnage principal. Après Pereira prétend, un autre livre d’excellente facture par un des auteurs les plus captivants de l’époque.
Post scriptum : à voir (après lecture ?), un entretien promotionnel auquel s’est soumis Pierre-Henry Gomont. Pas que ce genre d’objet présente habituellement un intérêt majeur, mais il permettra peut-être d’envisager dans le cas présent la distance entre l’intention et la réception de l’œuvre. Gomont dit avoir nourri le récit de son histoire personnelle et parle du personnage central comme d’un « connard sympathique ». « Il fait tout pour qu’on ne l’aime pas et on l’aime quand même »… Est-il bien question de ce pervers narcissique raciste et violent, à qui l’auteur ne fait grâce d’aucune ambiguïté rédemptrice tout au long des 190 pages ? Si Gabriel Lesaffre peut certainement fasciner les lecteurs, suscitera-t-il leur sympathie ? C’est comme si l’aveuglement de Gomont pour sa créature rejoignait celui de l’enfant pour son père défaillant : l’amour inconditionnel transcende l’évidence, les observateurs extérieurs seront à la fois plus lucides et peut-être moins à même de ressentir les choses. Finalement, quelle importance ? L’œuvre échappe à son créateur tout comme l’enfant s’émancipe, c’est là une magie de la littérature.