« Il y a trois sortes de critiques : ceux qui ont de l’importance ; ceux qui en ont moins ; ceux qui n’en ont pas du tout. Les deux dernières sortes n’existent pas : tous les critiques ont de l’importance » (Erik Satie)

 

cadre ottoOtto ou l’île miroir
Anne-Margot Ramstein – 2024

Après la Fesse de Guillaume Chauchat, 2024 édite un nouvel ouvrage « ludo-pornographique » empruntant cette fois sa forme aux livres jeunesse. Le nombre de pages est très réduit, elles sont cartonnées et donc rigides. Une seule obsession occupe le récit et sa réalisation formelle : le principe de symétrie. Un homme s’est échoué sur une île où il vivra des moments orgiaques avec son alter-ego et deux sœurs jumelles. Une gémellité d’apparence qui se prolonge sur le plan sensoriel : je ressens ce que ressent mon autre moi. Intéressante perspective. Dans la composition de l’ouvrage, le pli central fait office d’axe de symétrie. Chaque image et son en-tête – un palindrome – se ferme ainsi sur son double presque parfait. Presque. Ce n’est évidemment pas le caractère érotique du livre qui intéresse 2024, bien qu’il épice l’expérience. C’est son abstraction, son élégance graphique. Sucrerie de bibliophile.

 

cadre chaosChaos
Stanislas Moussé – Super Loto éditions

Le périple de deux personnages perdus en des temps féroces sur des terres hostiles, accompagnant la débandade de populations entières. Le barbu et la grenouille resteront seuls rescapés après qu’une gigantesque mare de sang aura englouti tout l’espace. C’est en Noir et Blanc, aussi est-il difficile de certifier qu’il s’agit bien de sang. Ajoutons qu’on observe tout cela de très loin, les protagonistes avancent au cœur de pages-paysages comme des figurines au milieu d’un plateau de jeu. On pense alors aux Déserteurs de Christopher Hittinger ou aux dessins foisonnants de Sophie Guerrive. Ce travail anecdotique mais plaisant d’un nouveau venu, Stanislas Moussé, est publié par un éditeur qui n’a pas l’intention de faire fortune et se plaît donc à montrer des travaux qui n’intéressent pas les éditeurs qui font fortune.

 

The end
Zep – Rue de Sèvres

Est qualifié de sentient tout être disposant à la fois de sensibilité et de la conscience de lui-même. Au regard de cette notion, les anti-spécistes militent pour la fin de la maltraitance et de l’exploitation animales, une libération qu’ils aiment comparer à celle des esclaves. Ceci implique d’arrêter la consommation de viande, de fromage, d’œufs, d’arrêter aussi de porter du cuir ou de la laine. Mais il y a un problème : d’autres gens, dans le sillage ou à côté de Peter Wohlleben, pensent que les végétaux sont eux aussi des êtres sentients, à commencer par les arbres. En attendant que cette information soit scientifiquement confirmée, ce qui permettra sans doute d’étendre le domaine de la libération à l’ensemble des végétaux de la planète, l’être humain ferait bien de ralentir sur les galettes de tofu et s’entraîner à manger de la lumière. On admettra que ce régime alimentaire, certes digeste, reste peu protéiné et dégrade les statistiques en matière de cancer de la peau. Décidément, nous voilà bien. The end adopte les idées de la sentience végétale. Les arbres conspireraient pour la sauvegarde de la planète. Il faut dire qu’on ne l’a pas beaucoup ménagée et que l’espèce humaine a du mal à assumer son bazar environnemental. Que faire ? Ben rien, justement. Continuons de geindre ou nous en foutre, d’autres régleront le problème à notre place. Pas les vaches, qui ruminent, ni les cailloux, qui gèrent le rayon énergie. La forêt. Zep plonge dans l’écologie la plus profonde, celle qui fait un peu flipper, finalement moins par ce qu’elle annonce que pour les ressorts mentaux qu’elle convoque : on peut être pessimiste sur l’état du monde sans pour autant sombrer dans l’holisme et le mysticisme new-age. Mais il est tellement confortable de se dire que Gaïa mère nature a l’œil sur nous (enfin, l’arbre) pour nous punir si nous faisons des bêtises. Ça évite de trop se gratter la tête. Bien construit et agréable à lire, un récit qui énerve par son écologisme neuneu. Spéciale dédicace aux arbres coupés pour la réalisation du livre, ainsi qu’aux agents chimiques utilisés pour en blanchir les pages.

 

cadre ebolaDes chauves-souris, des singes et des hommes
Paule Constant & Barroux – Gallimard

D’abord ce qui fait tiquer : la forme. Voici un conte illustré se prétendant bande dessinée puisque c’est écrit sur la couverture. Le texte est pourtant autonome et l’image ne raconte rien de plus que les mots – à quelques anecdotiques exceptions près. L’écrivaine, qui revisite là son propre roman éponyme de 2016, n’a manifestement pas su / voulu adapter l’écriture au médium. Le livre mérite pourtant davantage qu’un simple détour. Les couleurs vives de Barroux accentuent par contraste la noirceur d’un texte puissant. Ebola en est le fil, mais Paule Constant veut surtout parler de la damnation de cette Afrique hier soumise aux puissances coloniales, aujourd’hui cible privilégiée et toujours désarmée de l’obscénité néolibérale. Rien ne doit stopper la marchandise. L’obscurantisme fluidifie le transit. Alors les virus suivront les mêmes pistes de latérite que les poubelles de l’occident, les mêmes voies que la camelote destinée aux villageois et les « surplus des consortiums pharmaceutiques » censés les soigner. Une fois n’est pas coutume, la saloperie voyagera peut-être dans l’autre sens. « il n’y a pas d’épidémie, si l’on ne crée pas les conditions de les faire naître ». Récit poétique, cruel et implacable, qui rappelle la capacité de la fiction à raconter le monde aussi bien, parfois mieux que l’essai ou le documentaire.

 

cadre flinthamLa partition de Flintham
Barbara Baldi – Ici même

Comté anglais de Nottinghamshire, 1850. Deux sœurs héritent de leur riche grand-mère. L’arriviste aura l’argent, la fille de devoir gardera le domaine. Ne ménageant pas ses efforts mais sans moyen financier pour l’entretenir, elle devra se résoudre à la désertion, maîtresse devenue servante en s’exilant sur d’autres terres. Un hommage à Jane Austen ou aux sœurs Brontë, qui titille le déterminisme social et l’harmonie patriarcale. Petit côté Cendrillon où le clavecin remplace le soulier de vair. Barbara Baldi apporte une fraîcheur naturaliste au traitement numérique de ses planches. Les images sont remarquables, entre peinture impressionniste et antique photographie sur plaque de verre, qui exacerbent l’ambiance victorienne.

 

cadre districtFootball district
Timothée Ostermann – Fluide glacial

Le titre inquiète. Serait-ce un énième produit dérivé de la coupe du monde ? Que nenni. Timothée Ostermann ne parle pas du foot de la télé, il ne parle même pas de sport. Ou très peu. Ancien titulaire d’un petit club d’une petite ville d’Alsace, il parle de jeu, de sociabilités, d’avant-match, d’après-match, et affirme son attachement à la vie des gens ordinaires qui fait rarement sujet littéraire, portant sur eux un regard affectueux sans condescendance ni fausse indulgence bourgeoise. Plus Rochier que Rabaté, qui malaxent un matériau similaire : Rabaté écrit des fictions, Rochier et Ostermann brodent sur leur propre existence. Enfin Ostermann, qui bosse aussi pour So foot, n’en est qu’à son deuxième ouvrage, aussi est-il trop tôt pour tirer de grandes lignes. À la différence de Rochier, il entre dans les détails, aime contextualiser. Voyage en tête de gondole, qui racontait ses aventures professionnelles en supermarché, était déjà très réussi. Football district parlera aux amateurs (et amatrices) qui ont eu l’honneur de fouler une pelouse le dimanche, il instruira les autres, et tout le monde passera un bon moment sans avoir jamais l’impression de rire aux dépens.