« Un roman de con. Un truc porno. L’histoire du sac que l’on porte. Des mots hors sol que l’on cultive. Il y a des grands arbres secs des boulots. Du centre par lequel on fait grossir le texte. Précisons que la forêt était de papier précisons que les masques étaient de papier précisons que l’image était » (Justin Delareux)

 

cadre argileLa femme d’argile
Vincent Vanoli – 6 pieds sous terre

Vanoli livre là son récit le plus expressionniste, hommage rendu aux vieux maîtres du cinéma allemand sans doute plus qu’aux peintres. Permanence du noir & blanc charbonneux, soutenu par un bleu d’abord très discret qui s’affirmera pour envahir finalement la page, loin de caractériser la traditionnelle sérénité ; amours et création contrariées, folie immanente. Perspectives et décors distordus accentuent la confusion mentale du personnage principal. La femme d’argile est le nouveau joyau d’un auteur à la production métronomique (plus de 30 livres publiés en autant d’années, essentiellement à L’Association) et dont l’œuvre exigeante, cérébrale sans jamais vous prendre de haut, reste globalement hors radar. On ne peut que le regretter. Plaçant l’acte créatif au cœur – acte impossible, inachevé, incompris, ce livre peut d’ailleurs être reçu comme un pied de nez de l’auteur à sa propre malédiction. L’artiste continue de travailler inlassablement tandis que son double interroge la pertinence et la vanité du geste. « Oui ! Il a le sentiment que vit en lui un double ! Quelle absurde stratégie développe-t-il alors pour contrer cette terrible confusion installée désormais, de n’être plus qu’un fantôme ? » « Nous n’avons besoin de personne d’autre. À quoi bon les autres ? »

 

cadre russiesD’autres Russies
Victoria Lomasko – The Hoochie Coochie

Clin d’œil à la coalition L’autre Russie qui, en 2006, réunit différents mouvements civils et politiques autour de la défense des droits humains, jusqu’à ce que le « national-bolchevique » Édouard Limonov récupère l’intitulé pour ses petites affaires personnelles. D’autres Russies forme un projet hybride où la succession de dessins ne se suffit pas à elle-même, ne faisant pas narration sans l’apport de l’exposé contextualisant leur production. On ne peut pas dire non plus que ces dessins illustrent le propos puisque aucun récit n’existerait sans eux, et c’est bien grâce au – et par le – dessin que Victoria Lomasko a pu réaliser les enquêtes constituant l’ouvrage. Son trait gras ou maigre, évoquant la linogravure, lui a ouvert des portes qui seraient restées closes devant une photographe ou une journaliste traditionnelle. Elle s’inscrit dans la tradition des témoignages dessinés du XIXe et XXe, « notamment ceux réalisés pendant le blocus de Leningrad ou dans les camps de travail. Il s’agit non seulement d’œuvres artistiques, mais aussi de reliques importantes qui sont bien souvent les seuls témoignages visuels réalisés dans des conditions où il est impossible de prendre des photographies ». Cette Russie plurielle qui n’intéresse pas vraiment les journaux d’ici, trop souvent tentés de montrer un pays rangé sans ambiguïté derrière Poutine, nous est suggérée via les portraits de quelques damnés de la terre ou des comptes-rendus de luttes : mineurs en colonie pénitentiaire, orthodoxes intégristes, militants pro et anti LGBT, putes moscovites, esclaves ouzbèques, service public en guenilles, camionneurs en grève, places occupées, Pussy Riot en procès. Et la corruption des élites, la brutalité policière, la violence envers les activistes, des simulacres de justice. Un ouvrage précieux pour découvrir d’autre points de vue et mesurer l’ampleur du bordel.

 

Alt-life
Joseph Falzon et Nicolas Cadène – Le Lombard

La survie de l’humanité se joue dans un monde virtuel. À la différence de Matrix, référence revendiquée, les gens s’y transfèrent consciemment parce que leur écosystème est à l’agonie. Comme dans le film des Wachowski, le virtuel se confond avec le réel puisque tous les sens y sont conviés – si on le souhaite. Ce monde est élastique, modelable au gré de l’imagination de chacun. Ces mondes, plutôt : chaque individu-démiurge disposera de sa petite réalité individuelle, surtout les deux protagonistes principaux envoyés là en éclaireurs, détenteurs de capacités mémorielles illimitées (forfait premium en quelque sorte). Vous pourrez échapper à la souffrance physique, à la faim, au vieillissement, vous transformer physiquement à l’envi, éviter le trop froid, le trop chaud, le trop dur. Vos interlocuteurs-trices ne seront pas toujours les avatars de vraies personnes, mais potentiellement des intelligences artificielles disposées à la réalisation de vos fantasmes. Des « réalités » débarrassées de toute contrainte sociale. « Le monde n’a jamais été aussi proche d’être totalement peinard« , s’exclame un personnage. Ne jamais être dans l’obligation ou la nécessité de se coltiner l’altérité, voilà la définition du « peinard » sur laquelle les auteurs glissent, et c’est ce qui rend l’ouvrage particulièrement sinistre : l’absence de mise en perspective des présupposés. Cadène aurait pu envisager, même de façon marginale, des personnages préoccupés par les rapports humains au delà du sexe ou du contact superficiel. Mais s’il interroge bien le désarroi psychique, essentiellement dû à l’abondance des possibles et à la facilité de leur réalisation sans aucun enjeu, il ne pose jamais la question du corps social. Comme si la propension au partage, à l’entraide, le besoin d’une stimulation réciproque et pas seulement sexuelle, le goût de la bagarre et du débat, la plasticité face à l’inattendu, toutes ces choses qui caractérisent aussi l’être humain, ne trouvaient leur justification que par l’incapacité individuelle à être « peinard » dans la vraie vie. À partir du moment où on peut disposer de la maison de ses rêves, si on peut baiser quand et comme on en a envie, si on ne tombe plus malade, le rapport à autrui deviendra forcément optionnel. Dans Alt-life, si l’autre n’est pas un amant (un amoureux dans le meilleur des cas) il est un boulet, voire une menace. À la fin de l’histoire, celui des deux personnages qui aimerait recréer un monde aussi « naturel » que possible se laisse déborder par l’apparition de sauvages évidemment hostiles. Même les espaces communs permettant de se retrouver sont soumis au filtrage individuel. L’imprévu est cadenassé, l’accident conditionné. Ce livre d’anticipation ne se veut ni réjouissant ni optimiste, mais il est surtout glaçant par inadvertance, sa réflexion restant contrainte par des comportements que les auteurs avancent comme évidents bien qu’ils soient éminemment discutables : cette « post-humanité » confondue avec un individualisme malade n’aura jamais fait sujet.

 

cadre owlGlory owl #3
Collectif – Même pas mal

Humour pitoyable, effets lamentables. Usage immodéré de la matière fécale : les auteurs n’ont pas dépassé le stade anal. La question est de savoir pourquoi, quand un nouveau tome de Glory Owl se trouve égaré au milieu d’une pile de livres à lire de toute urgence, c’est inévitablement par lui qu’on commence.
(Et sinon les gars, vous connaissez Johnny Ryan ?)

 

cadre serenaSerena
Anne-Caroline Pandolfo et Terkel Risbjerg – Sarbacane

Tragédie épique et sociale à forte pagination, l’adaptation réussie d’un roman de Ron Rash (mais est-il raisonnable d’affirmer que l’adaptation est réussie quand on n’a pas lu le texte d’origine ?). Dessin alerte et narration fluide. Les bases dramatiques – un couple d’entrepreneurs surexploite les corps et les terres après la crise de 29 – sont rapidement posées. On ne s’ennuie pas malgré un développement prévisible. Irréductible à la seule âpreté au gain, la cruauté du personnage-titre autour de laquelle s’articule toute l’histoire n’est jamais grotesque et fascine de bout en bout.

 

cadre 3fois3 fois dès l’aube
Aude Samama et Denis Lapière, d’après Alessandro Barrico – Futuropolis

Autre belle adaptation, d’un roman intimiste cette fois : une histoire de prédestination. L’homme et la femme se rencontreront à trois éphémères reprises. Leur situation personnelle a évolué, les lieux ont changé, jusqu’ici rien de très original. Mais la correspondance des âges évolue à chaque circonstance : il est bien plus vieux, ils sont de la même génération, elle a trente ans de plus que lui. Cette anormalité organise un récit vertigineux aux fausses allures de polar car Barrico, Lapière et Samama préfèrent se focaliser sur la « mystérieuse permanence de l’amour, dans le tourbillon incessant de la vie ». Une trouble permanence, parce que cette perturbation de l’ordre temporel souligne surtout le caractère incertain et exceptionnel de la fusion amoureuse, déformant le déphasage des situations individuelles qui souvent, dans la vraie vie, nuit à l’épanouissement des sentiments. Elle rappelle enfin le caractère désespérant de l’oubli. Car chaque nouvelle rencontre ignore tout de la précédente, au point qu’aucune ne semble pouvoir infléchir le cours de l’existence. Subtil récit servi par le sens de l’ellipse et la force mélancolique des mots (Denis Lapière) et du pinceau (Aude Samama).