« En attendant, on a des feuilles et un stylo quatre couleurs. De quoi largement refaire le monde, même si le vert marche pas » (Caro & Rochier)

 

cadre grraaouLe Grraaou
Étienne Beck & Jonvon Nias – FRMK

Ne pas confondre avec Graou, alter-ego du magazine Georges à destination des petits enfants. Pour développer sa conception toute personnelle de l’harmonie avec la nature, Jonvon Nias s’est inspiré des principes (et du bégaiement des initiales) du WWOOF, un réseau de néo-scouts écolos existant depuis les années 70. Volontaires bénévoles, les « wwoofers » vont filer un coup de main à des paysans bio qui le veulent bien, et qui en retour leur transmettront leur savoir-faire, offrant aussi le gîte et le couvert. Mais quand le wwoofer s’engage à « participer en harmonie à une vie de famille, écologiquement saine et proche de la nature », le bien nommé membre du GRRAAOU – Grand Réseau Révolutionnaire d’Amateurs Aimables d’Ouvertures Utiles – préfère s’immiscer dans la vie sexuelle de ses hôtes. Chacun sait que l’œuvre de chair a beaucoup de points communs avec le travail agricole, sauf les adhérents de la FNSEA bien sûr. Il y a une cohérence, un évident prolongement du geste et du vocabulaire. Bécher, pécher, lécher, biner, être au contact de l’animal. Les deux protagonistes donnent beaucoup d’eux mêmes, débordent d’énergie mais réservent leurs fluides corporels aux seuls fermiers et fermières auprès de et en qui ils s’investissent. Étienne Beck a épuisé quelques stylos quatre couleurs. Son esthétique est loin de l’académisme masturbatoire des bandes dessinées réservées au « public averti ». Il joue avec les proportions, les perspectives, travaille le scénario de Jonvon Nias en biodynamie. Un scénario qui ne se contente pas de décliner les scènes de cul potagères, mais envisage les limites de cette utopie parasitée par l’amour et la jalousie, rend aussi un hommage appuyé au Jules et Jim de Truffaut. La néo-ruralité dans tous ses émois.

 

cadre sangDu sang sur les mains
Matt Kindt – Monsieur Toussaint Louverture

Monsieur Toussaint Louverture ne publie pas beaucoup de bandes dessinées (il dit : roman graphique). L’excellent Alcoolique, de Jonathan Ames & Dean Haspiel, date déjà de 2015. Ça valait le coup d’attendre, car Du sang sur les mains est un autre grand livre. Dessin jeté directement colorisé, dispositif scénaristique de haute voltige qu’il sera nécessaire de rembobiner comme on démonte un mécanisme pour en apprécier toute la précision. L’inspecteur Gould enquête sur des crimes et délits tandis que sa femme prépare l’ouverture d’une galerie d’art. Des crimes, vraiment ? Qui définit la règle, qui la transgresse ? L’intrigue policière aux multiples ramifications interroge aussi la création artistique et sa perception, en mettant en abyme la notion de fragment. Ce puzzle narratif anime des personnages qui, chacun dans leur genre, travaillent eux-mêmes le morcellement. La somme des parties fait-elle un tout ? Qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? Où s’achève l’emprunt, où commence le vol ? Un grain de sable vient gripper le moteur bien huilé de la justice. Quelqu’un, entre vengeance et provocation, manipule son monde en désignant victimes et coupables. Et le punisseur, qui aime châtier de pathétiques délinquants, commettra le seul vrai crime de cette ironique histoire, en visant une personne qui n’a enfreint « aucune des lois de [son] univers en noir et blanc ». Matt Kindt est un orfèvre sarcastique.

 

Grand hôtel abîme
Marcos Prior + David Rubìn – Rackham

Plaidoyer pour l’instant révolutionnaire, sous forme d’un comics saturé de couleurs explosives. L’instant révolutionnaire : ce moment soudain, et imprévisible, où le pouvoir s’effondre sous la poussée populaire. Imprévisible mais pas improbable : ce ne sont pas les instants révolutionnaires qui manquent dans l’Histoire récente. Sauf que pour qui ambitionne un changement radical de société, l’enjeu ne concerne pas l’embrasement mais la persistance de la révolution. Ce qui se passe le lendemain du Grand soir et les jours d’après. Hélas, comme la plupart des œuvres littéraires ou cinématographiques intéressées par le sujet, le livre de Marcos Prior et David Rubin ne dira rien de cet après, en louchant uniquement sur le feu d’artifice. Ce fameux instant révolutionnaire, tellement romantique. Traité de façon aussi neuneu que les contes à la sauce Walt Disney. « Ils brûlèrent des palettes et eurent de nombreux enfants ». Et l’inscription « fin » apparaît, comme dans les films de princesses, au moment même où dans la vraie vie les problèmes commencent. Pas étonnant que les auteurs citent en ouverture Tyler Durden, le héros du Fight club de Chuck Palahniuk / David Fincher, autre fiction s’achevant sur des explosions sans qu’on ait la moindre idée de ce qui se passera ensuite. Un poil prétentieux : « ce livre risque de vous faire réfléchir sur certaines questions susceptibles de nuire à votre santé, mais terriblement bénéfiques pour la liberté, l’égalité et la fraternité. Nous cherchons à réveiller le Tyler Durden qui sommeille sous votre carapace de normalité auto-imposée. Alors lisez attentivement, serrez les fesses et CHANGEZ LE MONDE, vous pourriez être l’étincelle qui METTRA LE FEU aux poudres ». Mais oui bien sûr, mettre le feu = changer le monde, c’est tout con. Pour finir sur une note positive, on saluera l’exposé on ne peut plus réaliste du traitement médiatique de la contestation sociale, avec ce qu’il trimballe d’images, de sondages et d’éléments de langage prêts à l’emploi. Et on admettra, malgré ce que chantait Gil Scott Heron dans les années soixante-dix, que la révolution sera bien télévisée, et même filmée sous toutes ses coutures par ses acteurs eux-mêmes.

 

cadre féticheFétiche
Mikkel Ørsted Sauzet – Presque lune

Pourrait être rapproché du titre précédent – quoique les partis pris graphiques et narratifs soient très distants – en ce sens où les deux livres abordent un même point de rupture, l’ordre social soudain déchiré. Mais ici, pas de spectacle révolutionnaire avec happy end hollywoodien, l’auteur suggère une correspondance désenchantée à deux siècles de distance entre une révolte d’esclaves en Haïti et une manifestation anti-capitaliste dans une grande ville occidentale. Êtres humains rendus disponibles à l’exploitation, une émancipation en cours, l’insurrection comme option permanente. Deux signes pour faire le lien entre chaque époque, le fétiche de l’opprimé, une poupée vaudou devenue porte monnaie, et puis la marque de l’oppresseur hier inscrite au fer rouge sur le dos des esclaves, aujourd’hui acronyme d’un temple de la consommation. Moins clinquant, moins démonstratif que Grand Hôtel abîme, donc plus aimable, plus sombre aussi, sous un dessin généreux qui avale toutes les pages. Belle découverte.

 

cadre essenceEssence
Fred Bernard & Benjamin Flao – Futuropolis

Et si un purgatoire, voire un paradis, était réservé à ceux qui ont vécu dans le culte de la vitesse et de la belle mécanique, qui leur permettrait de passer l’éternité au volant – à condition de trouver de l’essence ? Les femmes y seraient peu nombreuses. Sans doute pour corroborer l’affirmation selon laquelle ce culte-là est un peu genré. Un type essaie de comprendre dans quelles conditions il est mort. Son ange gardien l’aide à démêler l’écheveau des ultimes moments. On dit que les anges n’ont pas de sexe mais c’est faux : les anges ne font pas le sexe avec les personnes qu’ils chaperonnent, quelqu’un aura sans doute mal compris et déformé. Et si, ici-bas, on inventait un moteur propre permettant aux pilotes de s’affranchir de leur mauvaise conscience écologique : fin du mazout, fin de l’épuisement énergétique ? Sa porte d’entrée est tellement proche, si souvent caressée. « Tous ces accidents… La mort vous attirait tellement ? Comment avez-vous pu en subir autant ? – Je sais pas moi : le goût du danger, l’adrénaline ! Le cœur qui bat. Ça aide à se sentir vivant ». Essence est peut-être le projet le plus personnel de Fred Bernard, mais Benjamin Flao s’y est investi avec gourmandise. Dessin plastique, quasi organique, entre Giraud et le Alexis de Time is money. Le récit autorise toutes les délires architecturaux et le dessinateur s’en donne à cœur joie, les planches sont somptueuses. Mythologie des véhicules d’exception, de la Mustang à la turbotraction, quelques nouvelles de James Dean, Steve McQueen et Gilles Villeneuve. Une vraie course-poursuite avec l’animalité qu’affectionnait Maurice Tillieux, le génial créateur de Gil Jourdan. En prenant de la vitesse les voitures deviennent félines, se ramassent et bondissent. Essence serait le compte-rendu d’une après-midi de jeu entre petits garçons poussant des matchbox dans le décor grandiose du salon, autant qu’une cérémonie d’exorcisme pour éloigner le danger. Froissons les tôles sur le papier plutôt que (re) goûter au lit d’hôpital dans la vraie vie. Souvenons-nous de ces pilotes, souvenons-nous de Tillieux, mort dans sa voiture au retour du festival d’Angoulême il y a précisément quarante ans. Ça aide à rester vivant.

 

cadre inconnuL’inconnu
Anna Sommer – Les Cahiers dessinés

L’une voulait un enfant, l’autre n’en voulait pas. Accepter le point de départ : une femme trouve un bébé visiblement abandonné, l’installe dans un carton au fond de la boutique où elle travaille puis rentre chez elle comme si de rien n’était. Laisser ensuite Anna Sommer dérouler son propos abrupt avec cette douceur qui la caractérise. Une plume noire glisse sur un fond blanc, sans gaufrier pour contraindre des personnages ayant déjà fort à faire avec leurs propres encagements. Narration malicieuse qui nous amène là où nous ne pensions pas être. L’une et l’autre pourraient se confondre, et cette exploration de deux relations contrariées à la maternité résumera les allers-retours émotionnels de chaque individu envisageant de faire un enfant maintenant, plus tard ou jamais. Anna Sommer : une œuvre qui, auscultant l’intime sous le voile de la fiction, mérite le meilleur éclairage.

 

Private eye
Brian K.Vaughan, Marcos Martin, Muntsa Vicente – Urban comics

Après un cataclysme numérique de 40 jours (le « déluge ») où le cloud a rendu accessible à n’importe qui les données personnelles de tout le monde, l’humanité a décidé d’en finir avec les réseaux informatiques et ressorti les vieux dispositifs de communication, cabines téléphoniques, combinés filaires etc., tandis que le progrès technologique suivait son cours. Aujourd’hui, les recherches documentaires se font sous la tutelle exclusive de « bibliothécaires », incorruptibles gardiens de la vie privée. De l’époque d’avant, celle de la connexion permanente et du tatouage généralisé (l’aïeul du héros, nonagénaire pas grabataire, témoigne de ce temps), les gens ont conservé le goût de l’avatar et se baladent dans l’espace public sous des tenues de carnaval plus ou moins élaborées. Autre chose : les journalistes ont remplacé les policiers, des gratte-papiers locaux aux « fédéraux » de la presse nationale. Par extension, les détectives privés portent le nom de « paparazzi ». Voilà l’activité du personnage principal, appelé à poursuivre le meurtrier d’une cliente. Derrière l’assassinat, un complot machiavélique. La force scénaristique de Brian K.Vaughan réside principalement dans les situations qu’il imagine. On lui doit les mémorables Y le dernier homme (situation : il ne reste que deux mâles parmi toutes les espèces de mammifères) et Ex machina (situation : le maire de New-York est un super héros). Hélas, si l’ouverture de Private eye aiguise la curiosité, la situation n’aboutit nulle part. Le méchant parie sur un renversement politique comme conséquence inéluctable d’un rétablissement d’Internet (attention spoiler. Zut, l’avertissement vient trop tard). Brian K.Vaughan semble avoir une perception un peu magique du fonctionnement des réseaux, son expertise se résumant à celle d’un utilisateur passif et peu curieux. En conséquence, sa critique approximative renvoie à la mécanique de la théorie du complot. De loin ça peut faire illusion, de près c’est quand même bas de plafond.

 

Batman, the dark prince charming 1/2
Enrico Marini – Dargaud

Dans le milieu, Marini est un auteur qui compte. Qui compte le nombre de sacs posés dans la file avant de s’installer en dédicace. DC est venu le chercher pour faire un Batman, et ce n’est pas tous les jours qu’un dessinateur dit « franco-belge » (même s’il est né en Suisse) a ce privilège. Attention, événement ! Il fallait vraiment un auteur européen pour délivrer le joker de l’incarnation nihiliste de Heath Ledger et le rendre aussi inquiétant qu’Achille Zavatta. Le reste du cahier des charges est respecté (nuit sur la ville, mentons carrés, psychologie de bac à douche). Cerise sur le Batcake : Marini met en scène trois femmes. Sans s’attarder sur le 90-60-90 de rigueur, force est de constater que les trois sont vénales et corruptrices. Bref, de la bédé de qualité : bien proportionnée, bien misogyne, bien rance.

En-tête : Mikkel Ørsted Sauzet