« Ah ! croyez-moi ! notre destin Nous a couvert de lourdes chaînes ; Il faut, pour tout nouveau potin, Lire des livres par douzaines — Et pourquoi donc ? Pour décréter Qu’il ne faut pas les acheter ! » (Mikhaïl Lermontov, relevé par Gérald Auclin)

 

cadre epiphaniaEpiphania
Ludovic Debeurme – Casterman

Le plus accessible des livres de Ludovic Debeurme, dans le sens où il adopte le formalisme de la bande dessinée mainstream, avec une trame linéaire privilégiant l’action et même un cliffhanger pour conclure ce premier tome. Le plus accessible, mais pas le moins attachant, et ça fourrage toujours autant dans la psyché humaine. L’histoire débute comme une étude de mœurs — un couple au bord de la rupture tente une dernière expérience pour exister, se poursuit en récit apocalyptique, bascule dans une prospective « deep ecology », observe la contamination raciste et son retournement, aborde aussi le deuil et la tendresse des rapports père / fils. L’œuvre de Ludovic Debeurme, peu bavarde, suggère toujours plus qu’elle ne dit. Graphiquement impeccable bien sûr, son art explorant à chaque nouveau projet de nouvelles modalités : après le dessin noir & blanc épuré de Lucille et Renée (Futuropolis, 2006 et 2011), les gouaches directes de Trois fils et Un père vertueux (Cornélius, 2013 et 2015), la mise en couleurs est ici assurée par Fanny Michaëlis. Si vous ne connaissez pas le travail de cet auteur majeur voilà le moment d’entrer, la porte est grande ouverte.

 

cadre titanTitan
François Vigneault – Pow Pow

Sur la planète Titan, une colonie de mineurs se révolte contre les exploiteurs qui poussent à de meilleurs rendements. Si le space opera autorise des fantaisies que ne tolèrent pas d’autres genres narratifs ancrés dans la réalité contemporaine ou historique, François Vigneault reste très mesuré en la matière, se contente d’inventer des titans — les ouvriers — descendant d’humains génétiquement modifiés pour être plus grands et massifs que la normale. Ce dispositif lui permet d’exacerber la tension entre mineurs et administrateurs de la colonie, des hommes ayant du mal à compenser leur faiblesse physique par des armes de poing, et d’ajouter une composante raciale à l’insurrection qui vient. Unité de lieu, effets spéciaux sommaires, narration focalisée sur les luttes de pouvoir et les amours « contre-nature » entre un terrien chétif et une titane maousse. Ce livre au dessin rond, joliment réalisé par une jeune maison d’édition canadienne, n’a toutefois pas la prétention d’un manifeste et reste un divertissement avide d’action et de rebondissements. Recommandé.

 

cadre ryanJohnny Ryan touche le fond
Johnny Ryan – Misma
Parce que Toulon ! La BD officielle du RCT, tome 1
Benjamin Ferré, Mourad Boudjellal et Phil Castaza – Soleil

Deux livres en l’espace d’un mois : Johnny Ryan envahit l’Hexagone. Après l’interminable baston de Prison Pit offerte par Huber, Misma réunit une somme de « gags » essentiellement pré-publiés dans le magazine Vice. Débauche scatologique, sexe régressif, stéréotypes poussés à bout, ultra-violence euphorique  : Johnny Ryan crache son glaviot acidulé à la gueule de qui le souhaite et en redemande. Une totale absence de bienséance, un travail justement accordé à notre époque imbécile. « Je suis toujours en colère et j’aime irriter les gens à l’extrême. Tant que ma vie sera nulle, mon travail restera drôle », dit Johnny Ryan. Il a biberonné à Mad magazine (Don Martin et Al Jaffee en influences revendiquées) et au Crumb d’avant La Genèse (Denoël, 2009). Il n’a rien à vous vendre à part ses dessins indéfendables que nous nous faisons une joie de défendre. Les avis sont partagés : « l’humour dans toutes les pages est celui d’un ado de 13 ans et les dessins sont nuls. Il n’y a rien de créatif dans cette merde », écrit un lecteur sur le site de Vice.
La « BD officielle » et tous publics du RCT ne saurait être comparée à celle de Johnny Ryan. On ne trouve pas les bandes dessinées de Johnny Ryan en supermarché. Personne n’en verra la publicité sur les sucettes de la ville. Mais comme Parce que Toulon ! se niche dans la catégorie « humour », on pourrait, sur un malentendu, la rapprocher de la précédente. Le rapprochement s’opère surtout parce que toutes deux appellent des réactions virulentes utilisant exactement les mêmes arguments (l’humour n’est pas drôle, le dessin est mauvais, la création est absente), sans que ce soit évidemment les mêmes lecteurs qui les expriment. Peut-être faudrait-il exhumer la distinction opérée jadis par Jean Yanne entre grossièreté et vulgarité. Johnny fait son truc et ne prétend ni convaincre, ni rallier à lui telle ou telle partie du lectorat. La BD officielle du RCT est le énième artefact de la gestion spectaculaire d’un club qui attire les foules. Elle en appelle au « peuple de la Rade » et plaide le second degré pour tempérer son indigence. L’autodérision affichée ne masque pas la vanité de celui dont le nom figure en gros tout en haut de l’affiche : il a coécrit le scénario, c’est le personnage principal de cette histoire vantant le club qu’il dirige. Produit dérivé de la maison Rouge et Noir™, l’objet ne sert que le marketing et est rétif à toute forme de critique. Il ne fait aucun doute que, boosté par la pub et l’effet de clocher, la BD officielle du RCT sera beaucoup vendue à Toulon, comme on achète un mug ou une écharpe. Quant à la lire…

 

cadre madgermanesMadgermanes
Birgit Weyhe – Cambourakis

Parcours de vie de jeunes gens venus de Mozambique en République Démocratique Allemande dans les années 80, par la grâce d’une coopération politico-économique entre deux ces pays socialistes. Que deviendront-ils lorsque le mur tombera ? L’auteure a recueilli plusieurs témoignages et les a librement révisés sous une forme originale, détaillant les points de vue successifs et complémentaires de trois protagonistes fictifs. Le premier, acquis à la cause, reste arc-bouté sur ses principes. La seconde est la plus critique et la plus déterminée du lot. Le dernier laisse libre cours à ses préoccupations bassement matérielles et hormonales, bassine accessoirement tout le monde avec ses dictons. Espoirs déçus, constat partagé : l’arbre déraciné a du mal à retrouver une terre d’accueil. Primé en Allemagne, Madgermanes est bien plus intéressant, dans ses formes narrative et graphique — avec un usage peu habituel de la bichromie noir/bronze renvoyant à la couleur de certains masques –, que nombre de documentaires déroulant paresseusement les témoignages en pensant que la profondeur du sujet suffira à faire livre. Il serait vraiment dommage de ne pas passer outre une couverture ratée qui, hélas, rend cet ouvrage invisible en librairie.

 

cadre livGrandeur et décadence
Liv Strömquist

Liv Strömquist poursuit son œuvre de vulgarisation, abandonnant provisoirement (?) le corps et le statut des femmes en société patriarcale (après Les sentiments du Prince Charles et L’origine du monde, Rackham 2012 et 2016) pour élargir le champ de la critique sociale. Six chapitres respectivement consacrés à l’individualisme forcéné de l’occident néolibéral, à Ayn Rand (la papesse des libertariens), la reproduction des élites culturelles, l’addiction à l’argent comme désordre psychique héréditaire, l’impuissance des gauches contemporaines à changer le monde, et enfin à l’éradication de l’extrême richesse (sur l’air de l’éradication de l’extrême pauvreté). Toujours pertinent et drôle, parfois confus quand Liv cherche à trop en dire, notamment sur la partie relative à l’engourdissement de la gauche dans l’accessoire et le moralisateur. Son trait malhabile que le lectorat féru de « jolis dessins » a du mal à avaler apparaît une fois encore comme secondaire dans un dispositif où le verbe prend toute la place. D’abord parce que les choses dessinées sont le plus souvent réduites à une portion congrue au sein de la page, ensuite parce que le texte compose seul la narration, les petits miquets n’ajoutant qu’une touche humoristique au propos. Mais en écrivant tout à la main et en jouant avec la taille des caractères selon le rythme qu’elle souhaite insuffler à la lecture, Liv Strömquist rappelle qu’un texte n’est que l’agglomération d’images primitives ayant mal tourné (salut spécial au lettreur qui a dû tout se coltiner après traduction).

 

cadre crépusculeCrépuscule
Jérémy Perrodeau – 2024

Une planète quelque part dans l’univers, peu importe l’époque. Le fragile équilibre entre deux mondes est rompu. Des lignes géométriques investissent le désordre naturel, l’écoulement du temps est perturbé. Récit de science fiction d’excellente tenue, prétexte à composer des planches où les formes rigides convolent avec les figures molles, où l’ordonné restructure le chaos. Démiurge d’un monde dont il entend faire le tour, Jérémy Perrodeau accompagne les explorations de ses personnages comme s’il les regardait aux jumelles. Et même si le vagabondage graphique dans des paysages sans cesse renouvelés semble le plus important, il ne se fait jamais au détriment d’un récit finement ciselé. Très belle découverte.

 

cadre iciOn n’avait rien à faire ici
Thomas Olsson – L’Agrume

À la tête de 135 hommes et de deux navires, John Franklin partit un jour des côtes anglaises pour trouver un raccourci septentrional entre l’Europe et l’Asie. Personne ne revint vivant de l’expédition. Et puisque personne n’est revenu de l’expédition et que les raisons du drame font toujours débat, Thomas Olsson invente une vie à celui dont le nom figure tout en bas de la liste gravée au pied d’une statue sur Waterloo Square, à Londres, et crée par là même sa propre version de l’histoire. La thématique et la réalisation de ce livre élégant renvoie au Truckee Lake de Christopher Hittinger (The Hoochie coochie, 2016) qui raconte une autre expédition funeste : contemporanéité des faits — moitié du XIXe siècle, obsession et aveuglement des guides, environnement naturel sans merci. Les deux livres utilisent une palette chromatique similaire et partagent une même sobriété de moyens. Pas sûr qu’un dessin réaliste serve aussi bien l’histoire, explore mieux les contingences qu’il convient de ne pas dévoiler ici et qui expliqueraient, sans qu’on en soit totalement sûr, l’ampleur du désastre. Très réussi.