« Il n’y a probablement pas d’enfer pour les auteurs dans le monde d’après, les éditeurs et les critiques les font suffisamment souffrir dans celui-ci » (Christian N. Bovee)

 

cadre éléphantsLa longue marche des éléphants
Troubs & Nicolas Dumontheuil – Futuropolis

Reportage en bande dessinée. Troubs est coutumier du voyage à deux (et du voyage tout court !), on se souvient de ses vagabondages avec Baudoin pour l’Association, Viva la vida en 2011 et Le goût de la terre en 2013. Les artistes n’ont dans le cas présent pas travaillé ensemble, se sont à peine croisés pour un passage de relais. Dumontheuil, d’abord, a suivi la caravane organisée en 2015 à travers le Laos afin de sensibiliser les villages à la préservation de l’éléphant. Troubs est arrivé à l’issue de cette longue marche pour un séjour au centre de conservation de Sayaboury. Le premier, fin observateur, s’intéresse à la socialisation de l’animal avec l’être humain et s’attache à l’anecdote, en distillant l’humour lunaire dont il est coutumier dans ses ouvrages plus personnels. Le second pousse la réflexion, et parce qu’il se retrouve à un endroit où l’éléphant évolue en quasi-liberté, focalise son attention sur l’animal en réduisant parfois son dessin jusqu’à l’abstraction. Tous deux montrent, de leurs points de vue juxtaposés, comment le capitalisme s’est imposé une fois encore à une société traditionnelle, comment l’éléphant est devenu acteur de la déforestation dont il est aussi l’une des premières victimes, abaissé avec son cornac à la condition de soutiers de l’industrie forestière. Un travail de commande mené de façon remarquable.

 

cadre cracheCrache trois fois
Davide Reviati – Ici même

Pavé aussi impressionnant que celui précédemment servi par le même auteur, l’adjectif valant pour le format mais aussi le dessin et l’ambition narrative. Six ans se sont écoulés depuis la sortie d’État de veille (Casterman) qui racontait le déterminisme social à l’ombre d’une usine pétrochimique. Dans ce nouveau livre encore nourri d’une histoire intime, Reviati évoque plus précisément son enfance. Puisque le narrateur ne se prénomme pas Davide, on prétendra qu’il s’agit d’une fiction en laissant résonner les mots introduisant Souvenir d’une journée parfaite (voir ci-dessous) : « Lorsqu’on cherche à créer de pures fictions, on se raccroche à ce qui nous a fondé, à ce qui nous est arrivé. Au fond, les récits inventés sont encore notre vie intime ». Trois garçons se rencontrent dans une banlieue modeste de Ravenne, ne se quittent plus jusqu’à fréquenter le même lycée technique, pas franchement convaincus d’être engagés sur les bons rails. Ils préfèrent fouiller les champs avoisinants dont le labour révèle d’étranges sédiments, bientôt picoler, jouer au billard, aller en boîte à Rimini, faire des conneries : un programme d’ados. Subtilement mise en images, l’histoire resterait somme toute banale sans quelques intrus surgissant pour les lecteurs comme pour les trois copains, sans être attendus mais en réclamant de l’attention. Ce sont les tziganes qui vivent dans une ferme abandonnée pas très loin de là. Crache trois fois est un livre sur l’incommunicabilité et la distance que ni les protagonistes, ni même l’auteur avec le recul et sa connaissance du sujet, ne réussiront à réduire. Parce que l’attirance réciproque des Gadjé et des Sinté est nouée de perversion, de répulsion, de suspicion, de xénophobie, infâme brouet. S’il s’agit d’un travail cathartique fondé sur une vieille culpabilité, Reviati échoue malgré l’attention portée, malgré ces pages documentaires sur les persécutions nazies et autres — le bourreau change mais la persécution subsiste — qui viennent perturber la construction savante du récit. Le mystère perdure et le pardon n’est pas de mise puisqu’il n’y a aucune exigence en la matière. Paradoxalement ou pas, c’est bien ce constat d’échec qui fait la réussite du livre sur le fond. Entre la rencontre initiale et de furtives retrouvailles bien des années plus tard, 350 pages sont passées et rien n’a changé, le malaise reste de mise. Aucune amitié ne s’est forgée, seule la conscience a mûri. « Une parole c’est une parole » dit Maurizio le gitan. « C’est ce qui compte le plus. Mais il y a un miroir entre les Gadgé et moi. En réalité, des Sinté il y en a deux en moi, un pour les Gadjé et un pour les Sinté. Parce qu’il y a ce miroir. Et je ne tiens pas toujours ma parole avec les Gadjé. Parce qu’il y a un miroir« .

 

cadre souvenirSouvenir d’une journée parfaite
Dominique Goblet – FRMK

Réédition de l’œuvre fondant le triptyque autobiographique de Dominique Goblet. Les travaux le composant ont souvent été conduits en parallèle. La réalisation de Chronographie (L’Association, 2010), qui explore la relation mère-fille par la seule accumulation de portraits réciproques, s’étale sur dix ans. Douze ont été nécessaires pour achever Faire semblant c’est mentir (L’association, 2007), la pièce centrale, qui confronte la tendresse d’un couple au traumatisme d’une enfance mal-aimée. Le premier livre publié fut donc ce Souvenir lié au père, en 2000 par Fréon (un des deux ancêtres du Frémok). Longtemps épuisé, enfin lu. Au cimetière, sur un mur constellé de plaques métalliques, l’auteure cherche en vain le nom de son père parmi des centaines d’autres. Elle choisit un patronyme quelconque et imagine quelques bribes de la vie associée, de façon à honorer son rendez-vous malgré tout. La part autobiographique de la fiction sera révélée en fin d’ouvrage. Les deux personnages, celui dont le patronyme ne se rapporte à aucune vie connue et celui dont la vie est connue mais dont on ne retrouve pas le patronyme, se complètent jusque dans la représentation, puisqu’on ne verra jamais l’image de la narratrice ni celle de son père, et que seuls figureront les protagonistes imaginaires. Cette réédition essentielle rappelle, si nécessaire, à quel point Dominique Goblet influence le dessin européen depuis vingt ans, sans jamais cesser d’explorer son art.

 

cadre zogluPapa Zoglu
Simon Spruyt – Même pas mal

Le bruxellois Simon Spruyt est arrivé en France en 2014 via SGF, une satire du monde de l’édition très inspirée de Winshluss. Il revient chez Même pas mal avec ce Papa Zoglu virtuose qui emprunte sa forme aux peintures médiévales et aux livres d’heures, une très aimable fable queer placée sous la protection des ongulés.

 

cadre rouxLongs cheveux roux
Meags Fitzgerald – Pow Pow

Autre récit autobiographique. Celui-ci raconte l’éveil d’une jeune femme aux sentiments et à la sexualité. Premières règles, premiers contacts, tergiversations capillaires. Découverte et acceptation de soi au temps des mutations hormonales, la chanson est connue et transcende la personnalité, le contexte et le chemin. Il se trouve que Meags Fitzegerald met sa bisexualité au centre du dispositif. Grandissant dans un milieu bienveillant, ses questionnements existentiels restent affranchis de toute forme d’ostracisation en retour (c’est en tout cas ce qu’elle choisit de montrer), et confinent à une certaine banalité. Une façon, peut-être, de viser l’universel. Propos pudique, dessin chaleureux.

 

Scènes de la vie de banlieue
Caza – Les Humanoïdes associés

Compilation d’histoires fantastico-humoristiques publiées dans Pilote au cours des années 70. Spécialisé dans la SF — bandes dessinées ou couvertures de romans, Caza est souvent rapproché des deux géants de sa génération, Druillet et Moebius. Il a moins marqué l’époque à cause d’un trait plus impersonnel, peinant à s’affranchir du support photographique et des tics graphiques alors en vigueur. Ces scènes de la vie de banlieue ne manquent pourtant pas d’intérêt. Il est amusant de constater que l’intégrale est publiée quelques semaines après Soft city, de Pushwagner (Inculte) qui raconte différemment la même aliénation. L’avatar du dessinateur hippie affronte celui du français moyen sur son territoire, la banlieue HLM et ses perpendiculaires de béton. « Terrorisme vert », couleurs criardes (cette couverture à gerber !), psychédélisme et vaudou. Daté, relu avec un certain plaisir. Reste à savoir si la découverte de ce travail en 2017 peut procurer un plaisir analogue.

 

Les Captainz
Yoann et Olivier Texier – Le Lombard

Les super-héros déglingués ont imposé un nouveau genre dont la grammaire a submergé les comics les plus courus. L’ironie et le second degré dominent et les imbéciles paradent en slip. Avec le dessin dynamique de Yoann et un scénario de l’excellent Olivier Texier, expert en déglingue, l’affiche était alléchante. Hélas, le cahier des charges imposait sans doute que l’album reste accessible à « tout public », ce fameux tout-public dont on ne se sait pas grand-chose sinon qu’il affadit tout ce qu’il labellise.