« Critique d’art : n.m. 1. Gommeux convaincant dans sa posture d’arbitre suprême du bon goût en matière esthétique. 2. Un des rares humains bienvenus à l’entrée des Enfers » (Martin Olson)

 

cadre héroLes cent nuits de Héro
Isabel Greenberg – Casterman

Contes enchâssés prolongeant L’encyclopédie des débuts de la terre. Des femmes que les hommes ont condamné à l’ignorance et la réclusion s’émancipent par le verbe, et réussissent à transformer cette société patriarcale qui les asservit. Il est bien normal que les déboires de Cherry et Héro, qui embobinent un gros lourdaud prétendant contraindre la première à la suite d’un pari avec son époux, rappellent ceux de Shéhérazade, même si leurs nuits sont moins nombreuses que les siennes. Inventif et malicieux, joliment réalisé.

 

cadre softSoft city
Pushwagner – Inculte

Le collectif Inculte ne s’est jusqu’ici pas spécialement intéressé à la bande dessinée. Mais Soft city est une œuvre atypique, ne serait-ce que dans l’histoire de sa réalisation. Initiée en 1969, achevée en 75, perdue en 79, retrouvée au début des années 2000, recueillie en 2016. Son auteur norvégien s’est depuis quarante ans fait un nom dans le milieu de l’art contemporain. C’est peut-être l’élément qui justifie le choix de la maison d’édition : l’évolution de Pushwagner permettrait de le tenir à l’écart de la vulgarité qui caractérise la bande dessinée ordinaire. Dans sa préface, Chris Ware précise d’ailleurs que « son trait à l’encre, tremblant, allié à son étrange collage d’extraits visuels sur le dessin original, rappellent au lecteur qu’il fait face au travail d’un artiste, pas d’un artisan qui voudrait cacher ses faux pas sous des astuces de commerçants ». OK. Pur mépris de classe (artistique), tous les éléments sont donc en place pour qu’on déteste le livre par réaction imbécile. Soft city expose une journée ordinaire dans une mégapole dystopique, où les gens répètent les mêmes gestes au quotidien sans avoir conscience de ce rythme ni de leur situation semi-carcérale. Quand Pushwagner dessine ses planches, l’occident n’en a pas fini avec la frénésie bétonnière. Les préoccupations écologiques se développent. Philosophes, sociologues, satiristes et poètes observent la concentration urbaine, aussi le conditionnement par la rationalisation du travail : metro boulot dodo. Chris Ware cite les œuvres littéraires ou cinématographiques connectées à Soft city, depuis Les temps modernes jusqu’à Playtime, en passant par 1984 ou Le meilleur des mondes. Mais il oublie le travail de Gébé, dont la proximité avec celui de Pushwagner est flagrante sur le fond comme sur la forme. Soft city pointe d’abord la machine et la société de contrôle. Les immeubles qui se font face et cette possibilité donnée à chaque habitant de regarder à loisir ce qui se passe dans les appartements de ses semblables réalisent le fameux panoptique que Foucault mettra en avant dans Surveiller et punir (1975). Dans la journée, le patron garde l’œil sur ses employés via le réseau de vidéosurveillance de l’entreprise. Pushwagner pose la question : « qui contrôle celui qui contrôle ? » On pense alors au Prisonnier : la série paranoïaque de Patrick McGoohan était achevée quand le norvégien a posé les bases de son projet. Bande dessinée blafarde, où les seules et maigres touches de couleur sont les lumières des feux tricolores organisant la circulation dans des rues saturées de voitures, Soft city accumule les verticales et les perspectives sans horizon dans des planches magistrales. Les quatre traits rapidement tracés pour représenter une fenêtre sont multipliés à l’infini pour accentuer l’impression de cage. Ce livre n’a vraiment pas besoin qu’on en fasse des caisses sur sa légitimité artistique. L’ouvrage, bien plus qu’une curiosité témoignant d’une époque inquiète et révolue, reste hypnotique et fascinant : l’inquiétude n’a toujours pas changé de camp.

 

cadre agencementsAgencements
Martin Sztajman – Fidèle éditions

Bande dessinée minimaliste dans un format rappelant un fleuron du genre : Veuve-poignet de Greg Shaw (La Cinquième couche – 2006). Itération et restriction plastique : sur chaque page, trois carrés de 33 pixels de côté. Une case pour introduire, une case pour développer, une chute censée étirer les zygomatiques. On peut en raconter des choses, avec 33×33 pixels. Supposons que l’auteur se limite au noir et blanc : le nombre de combinaisons possibles est conséquent (on est dans les 66 avec 326 chiffres derrière). L’exploit est donc tout relatif. D’autant qu’ici, l’auteur ne se limite pas au noir et blanc ! Explosion astronomique ! Bref. Une fois cette comptabilité effectuée, on admettra que la séduction par bonshommes bâton n’est pas simple. Redisons-le : l’entreprise minimaliste est très exigeante, qui nécessite une précision à la mesure de la restriction graphique, surtout quand elle prétend raconter et faire gag. Art de la suggestion et de la complicité. Ici bien maîtrisé, et très réussi.

 

cadre nineAmerica
Nine Antico – Glénat

Après une rupture, Pauline part aux États-Unis pour se changer les idées. Vacancière, individualiste, consommatrice. Elle prend ce qu’il y a à prendre et passe à autre chose. Son rapport aux hommes est utilitaire, sans culpabilité ni sentimentalisme : un homme ça se visite comme un site touristique, tu es plus ou moins déçue, de toute façon il y en a plein d’autres à voir en attendant la vraie stupéfaction. America traite, en mode divertissement, d’une gourmandise désenchantée qui s’achèvera au dessus des toilettes. C’est frontal et ça ne tergiverse pas. Troisième épisode des « aventures » de Pauline, monté par fragments tenant sur une page, comme une suite discontinue (mais pas décousue) d’échantillons-anecdotes. Le dessin, relevé d’à-plats acidulés, va à l’essentiel. Nine Antico nourrit sa création de pop culture, d’images de magazines, de littérature, de films et de séries. Et même si les personnages à qui elle donne corps sont systématiquement des femmes (Pauline ici, Linda Lovelace, Bettie Page, Pamela Des Barres ailleurs), elle suit un chemin bien à l’écart de cette niche bédé réservée aux filles qui ont des préoccupations de filles : précision utile pour qui serait tenté par des équations rudimentaires.

 

cadre tomkaTomka le gitan de Guernica
Massimo Carlotto et Giuseppe Palumbo – Rackham

La guerre d’Espagne est le cadre plus que le sujet de cette tragédie, variation sur un thème antique associant l’amour, le destin et la mort. Le gitan Tomka a vu son clan disparaître sous les bombes de la légion Condor. Il rejoint alors l’armée républicaine : « revêtir l’uniforme était pour lui une façon rapide de mourir. Il ne prenait certainement pas les armes pour se venger ». Mais la passion amoureuse retarde la mort, et les vengeances s’enchaîneront comme tombent les dominos les uns sur les autres. Texte de Massimo Carlotto mis en images par Giuseppe Palumbo (un ancien de Frigidaire). Les contrastes expressionnistes, jusque dans les traits charbonneux de personnages qu’on croirait maquillés pour Le cabinet du docteur Caligari, exacerbent la noirceur du récit. À la fin du livre, Palumbo fait le lien entre Guernica et sa ville italienne d’origine, Matera, rappelle aussi la proximité de Picasso et du peintre Josè Garcia Ortega dont le personnage de Tomka a pris le visage. Une œuvre en équilibre, engagée artistiquement mais refusant de choisir entre le récit de guerre référencé, la tragédie grecque et le roman noir. Ça fonctionne plutôt bien.

 

cadre mortvifMort et vif
Jeff Hautot et David Prudhomme – Futuropolis

Le patron véreux d’une usine ferme boutique du jour au lendemain en emportant la caisse, mais les salariés n’entendent pas se laisser faire. Venant d’apprendre que sa petite amie l’a quitté, un employé de cette boîte se trouve parallèlement embarqué dans un road trip qui le dépasse. Les protagonistes convergeront jusqu’au carambolage final. Le récit est burlesque et mordant, l’approche rappelle celle de Delépine et Kervern. Les choix formels de David Prudhomme peuvent surprendre : personnage principal rendu à l’état de silhouette (après tout, il n’est plus que l’ombre de lui même), pages sans gouttière entre les cases, assez peu hospitalières a priori. Le gaufrier traditionnel est ainsi remplacé par un quadrillage qui permet au dessinateur de jouer avec les les courbes, les formes, les motifs. Prudhomme parle de « nœuds graphiques » : chaque vignette est corrélée à ses voisines par le fil narratif, ce qui est la moindre des choses, mais aussi par un jeu optique de continuités et de symétries, ce qui est nettement moins courant. Lecture à double détente. Une fois l’intrigue avalée, y revenir est encore meilleur. Brillantissime.

 

cadre lukeJolly Jumper ne répond plus
Bouzard – Dargaud

Mais que font les gardiens du temple ? La bride est lâchée, Bouzard part au galop et réalise le plus déprimant des Lucky Luke. Un loser de plus à son catalogue. Le cow-boy reste plus rapide que son ombre, d’accord, pas de quoi pavoiser quand on a une ombre aussi lente. Il est presque chauve. La pauvre brindille qui lui sert de banane s’apparente aux mèches que certains plaquent sur leur crâne d’œuf pour faire comme si. Ses interlocuteurs n’osent pas encore le traiter de has-been mais l’idée flotte tout au long de l’album. Et ce n’est même pas le plus grave. Le plus grave est que Lucky Luke n’arrive plus à communiquer avec Jolly Jumper. Il y aura bien une chevauchée avec les Dalton qui eux ne sont pas plus ni moins cons que d’habitude, vers d’autres personnages de référence et un sale duel, mais cette intrigue est secondaire : seul le désespoir amoureux importe. La dépression atteint son paroxysme à la dernière case. L’image si familière apparaît soudain dans sa cruelle nudité, on voit pour la première fois peut-être l’homme et sa monture s’éloigner vers le soleil couchant, tout ce qui précède n’est donc là que pour nous dessiller : si le dialogue que Luke entretient avec son cheval relève de l’amitié imaginaire, c’est bien parce qu’il est désespérément lonesome, insoutenable solitude qu’on lui impose depuis 71 ans, à s’adresser à l’animal comme s’il était doué de parole, à faire comme s’il entendait ses réparties, une solitude à vous rendre dingue. Alors après avoir bien ri aux dépends du héros on a juste envie de chialer. Ce qui viendra ensuite n’a plus aucune importance, Bouzard a signé le dernier Lucky Luke.

 

cadre misoLa nuit du misothrope
Gabrielle Piquet – Atrabile

Les habitants d’une grande ville deviennent fébriles à l’approche d’une date anniversaire : cela fait quelques années que dans la nuit du 4 au 5 août une personne disparaît sans laisser de traces. La victime est toujours quelqu’un n’existant que très peu dans le regard des autres, solitaire par vocation ou par défaut. Victime oui, car cela ne peut qu’être l’œuvre d’un maniaque, d’un misothrope. Mais on ne dit pas comme ça, un misothrope, ça n’existe pas. Gabrielle Piquet explore la solitude en espace urbain. Rapports sociaux doux-amers, faux semblants et fantasmes d’une vie moins terne livrés de manière subtile. Son travail, si peu à la mode, si peu racoleur, séduira les fans de Will Eisner — chroniques de la Grosse Pomme — et de Ben Katchor — quelque chose dans le trait et le verbe, soutenu et poétique. Son livre le plus abouti est joliment emballé par Atrabile, très loin de la sinistre collection « Écritures » de chez Casterman où elle officia jadis.

 

Les jours de la merlettecadre merlette
Manuele Fior – Ici même

Recueil de récits courts et très courts, certains traduits pour la première fois. De la chronique d’un voyage scolaire à une bataille parisienne de mechas, ces grands robots qui se fritent en se balançant des autobus à la figure. On croisera Dora, le personnage principal de L’entrevue (Futopolis, 2013), et l’auteur lui-même. Les écarts sont grands mais une seule obsession traverse la plupart des histoires : celle de l’échappée, belle ou non, physique ou psychique. Un enfant a disparu, une femme ne rentre pas chez elle, une famille fuit la guerre, un soldat se réfugie dans la folie. Ce lien (délibéré ?) fixe la cohérence de l’ensemble, qui en empruntant différentes voies formelles donne aussi à voir l’étendue du talent de Manuele Fior. Très soigné dans sa réalisation, ce livre ne se résume donc pas (tout à fait) à une anecdotique compilation de travaux secondaires.

 

Les branleurs
Manu Larcenet & Éric Salch – Les Rêveurs

Ce serait une espèce de récit épistolaire en impro totale, tu commences à raconter un truc, moi j’enchaîne, tu rebondis etc. Bon. Mettons que tu rames, que ça vienne pas : joker anus ! Les meilleurs le brandissent, regarde Bigard. Décliner les facéties de l’orifice avec des petits commentaires qui vont bien du style « chuis pas un pédé« , ça mange pas de pain et c’est la winne. Trou du cul trou du cul. tu vois ? Tu te marres déjà. Et on écrira branleurs en titraille comme ça il n’y aura pas tromperie sur la marchandise, on ne pourra pas nous reprocher notre manque d’inspiration. Putain on est des bons.

 

cadre naturesNatures mortes
Zidrou et Oriol – Dargaud

Premier passage : évocation d’un peintre catalan que vous ne connaissez certainement pas tant sa vie fut brève — pour ce qu’on en sait, tant les toiles lui ayant survécu demeurent peu nombreuses. Réinventer une vie dont on a retenu si peu de choses, sinon qu’elle fut celle d’un talent parmi les plus prometteurs du XIXe finissant, une bénédiction pour le scénariste sans doute, qui peut écrire une fable fantastique façon Dorian Gray pour boucher les trous. Les biographies de peintres éminents pullulent, c’est une initiative délicate que tourner autour d’une œuvre picturale en utilisant les mêmes outils formels, encres et pigments, fussent-ils numériques. Pas toujours très convaincant, c’est le moins qu’on puisse dire. Dans ce cas précis ça tient la route, peut-être parce que l’artiste n’est justement pas éminent. Notons le parti pris des auteurs qui, de manière exceptionnelle, relèguent l’art du dessinateur en pages intérieures pour reproduire une œuvre du peintre en couverture, texture de la toile à l’appui. Une façon d’exposer un travail resté scandaleusement ignoré jusque-là.
Second passage : évocation d’un peintre catalan que vous ne connaissez assurément pas car il n’a jamais existé. Le tableau de couverture est bien signé Oriol. Pousser le bouchon jusqu’à insérer la notule pédagogique de service, voilà qui est intéressant. Un travail de faussaire, une belle mise en abyme. Un peu comme Judith Forest avait ému la bande dessinée autobiographique.

Dessin d’en-tête : Gabrielle Piquet