« Que de gens s’amusent non pas pour s’amuser mais pour accomplir une espèce de rite… En dehors des enfants qui mettent le feu aux meules, font dérailler les trains ou rêvent de grands massacres d’animaux, je ne connais guère que de sinistres pédants, qui mâchent leur porte-plume pourri et suent sang et eau pour écrire jusqu’au bout leurs calamiteux pensums… » (Michel Leiris)

 

cadre marcel Duchamp Marcel, quincaillerie
 Benoît Préteseille – Atrabile

Promenade et observations biographiques. Là où d’autres insisteraient sur la vie de Duchamp, Benoît Préteseille place l’œuvre au centre. L’artiste « défroqué » cherchait son inspiration chez les poètes et les philosophes, dans la technique et la science davantage que dans la production de ses pairs. Les rencontres ne sont citées que si elles dynamisent sa pensée et son action artistique, la contextualisation sociale et politique n’a d’intérêt que parce qu’elle conditionne telle ou telle bifurcation. Préteseille redessine les œuvres pour les commenter comme on le ferait de reproductions photographiques, sans vergogne et dans l’esprit. Raconter Duchamp, c’est encore l’occasion pour lui d’interroger la création, la notion de beauté, le regard, le rapport de l’art à  la société : c’est ce questionnement permanent qui caractérise son œuvre à lui. Captivant.

 

cadre tueursLes tueurs
Jean-Christophe Mazurie – Vide cocagne

Sous une couverture évoquant les génériques de Saul Bass, des facéties non-sensiques autour du métier de tueur. L’image est dégraissée au maximum. En se concentrant sur l’essentiel, l’effet comique devient aérien, subtil, même pour évoquer « le tueur au caca ». Le minimalisme, quand c’est bien, c’est vraiment bien.

 

Katanga T1, diamants
Fabien Nury et Sylvain Vallée – Dargaud

1960, indépendance du Congo belge. Quelques intrigues se tissent autour des intérêts miniers occidentaux. Expats veules, mercenaires revanchards, élites corrompues, indigènes prompts à  jouer de la machette, sombre tableau. Le blockbuster est bien calibré et ne manque pas d’efficacité. D’où vient le malaise ? De la violence complaisante qui éclabousse une page sur deux ? De la représentation surbotoxée du nègre ? Plus encore de ces cannibales à  dents acérées qui s’agitent autour d’une marmite d’eau bouillante sur fond de membres humains suspendus à  des crocs de boucher. Y a bon. Il semblerait que les auteurs aient puisé leur inspiration dans le récit colonial plutôt que dans la réalité anthropologique : Tintin au Congo 2.0.

 

 cadre prévertJacques Prévert n’est pas un poète
Christian Cailleaux et Hervé Bourhis – Dupuis

L’achèvement d’un travail engagé il y a quelques années, initialement découpé en trois volumes mais qui, par détours imprévus, aboutit à cette intégrale sans que les tomes deux et trois aient jamais été publiés. Travail : Prévert n’aimait pas le mot. Il a d’ailleurs tardé à « produire » une œuvre comme le rappellent ses biographes, une raison supplémentaire de savourer leur délicate entreprise. On sait la fringale d’Hervé Bourhis dès qu’il s’agit de recenser les images, les sons, les anecdotes (ses « petits livres » en témoignent). Pour les jeunes années le matériau est relativement chiche, Prévert inventait beaucoup mais laissait peu de traces. Plus tard, avec le groupe Octobre puis le cinéma, l’ossature devient évidemment plus solide. Pas de déséquilibre dans le traitement ni d’ennui à  la lecture, ces mémoires qui s’étalent sur trois décennies et autant de chapitres donnent envie : de revoir Carné, de relire Paroles, de réécouter Nevchehirlian. Et donc, mission accomplie ? Ça ne suffit pas sur le principe, sauf à réduire la biographie à un produit de rappel. Mais loin des franchises industrieuses à la Catel et Bocquet, texte et dessin sont ici gourmands de leur sujet. Il n’est pas question de gravir un mont de piété mais de pétrir la matière et la manière, de jongler avec les icônes, de jouer avec les mots. D’autant que les vides de l’histoire laissent libre cours à une respectueuse insolence. Cailleaux et Bourhis revendiquent la fidélité aux faits mais ne se contentent pas de restituer, ils créent une œuvre autonome. Ajoutons que l’histoire de Prévert, né en 1900, est aussi celle du vingtième siècle à la française et qu’elle permet de revisiter ses difformités, ses avant-gardes artistiques et politiques, l’âge d’or du cinéma en noir et blanc. Bestiaire foisonnant d’animaux prodigieux, de Benjamin Péret qui ne fut pas le moins fréquentable des compagnons de route — très brièvement croisé, à Jean Gabin et tous les autres, essentiellement des mâles d’ailleurs, les femmes devant se contenter de leur condition de béquilles sans lesquelles les Grands Hommes ne s’accompliraient pas. Un parti pris pour un phénomène et trois décennies de créations fondamentales. Une fois dans l’angle, on ne boude pas son plaisir.

 

cadre kids Big kids
Michael Deforge – Atrabile

« Elle était pareille, mais différente. Identique, mais plus du tout comme avant. » L’adolescent ordinaire se cogne aux murs pendant quelque temps en attendant que le brouillard s’estompe mais dans la fiction, tout peut bifurquer entre deux cases. Livre sur la fin de l’enfance et ses bouleversements, Big kids n’aborde pas la métamorphose des corps comme Black hole. Michael Deforge préfère se concentrer sur d’autres altérations, l’évolution du regard porté sur l’entourage, les copains, les parents. L’auteur canadien visite l’ennui et le vague-à-l’âme de manière frontale autant que déviante, aussi paradoxal que cela puisse paraître : dessiner l’évidence selon les règles formelles en vigueur dans une autre dimension est sa marque de fabrique. Le livre pourra alors sembler abscons si on le feuillette au hasard, car ses motifs n’évoquent pas grand chose sinon les apparitions consécutives à l’ingestion d’une drôle d’omelette aux champignons. Fausse anomalie, lecture que les expérimentations formelles n’encombrent pas, parce que la corrélation entre hallucinations et perceptions accrues est justement au centre du dispositif : l’adolescence traversée comme un trip. À quoi ressemblera la descente ?

 

Et il foula la terre avec légèreté
Mathilde Ramadier et Laurent Bonneau – Futuropolis

En repérage pour une compagnie pétrolière, un jeune ingénieur atterrit dans le comté de Nordland pour se familiariser avec les lieux et tisser du lien. La sagesse des autochtones, globalement hostiles à  toute nouvelle exploitation industrielle de leurs terres, et cette nature qui en impose — inévitables aurores boréales, bouleverseront bientôt ses convictions. Une déclaration d’amour à la Norvège et à  l' »écologie profonde » de Arne Naess, plastiquement très réussie. Bientôt disponible dans votre bio-coop et à l’office de tourisme d’Oslo.

 

cadre demon Démon
Jason Shiga – Cambourakis

Shiga est un génie. Pas sur le plan du dessin, d’accord. Il fallait d’ailleurs oser cette image de couverture figurant au top 1 des plus moches de l’année 2016. Mais la construction de ses systèmes logiques et les histoires qui en découlent sont irrésistibles. Dans les enquêtes et récits à énigmes, la démonstration n’est pas toujours à la hauteur de l’énoncé du problème. L’auteur se retrouve trop souvent coincé par son système déductif comme un peintre dans l’angle d’une pièce dont il a repeint le sol sans se soucier de l’endroit où se trouvait la porte. Il devra alors inventer un raccourci, un fantôme, des extraterrestres, tirer son récit par les cheveux pour justifier comment le type a bien pu se retrouver dans une cabine téléphonique aux vitres bétonnées sans se souvenir de rien. Tiens, puisqu’on en parle, ce drôle de postulat lançait le premier livre de Jason Shiga publié en France (désormais introuvable mais lisible sur le net en version originale). En bon mathématicien, Shiga a construit un raisonnement implacable pour faire comprendre à son personnage et donc à ses lecteurs ce qu’il foutait là. Complètement timbré mais cohérent de bout en bout. Dans son quatrième projet, nouveau postulat : un homme suicidaire n’arrive pas à  se supprimer. Il lui faudra encore une fois comprendre ce qu’il lui arrive en tentant parallèlement d’échapper à ses poursuivants, étant devenu l’ennemi public numéro 1 pour des raisons qu’il convient de ne pas dévoiler ici. Shiga rigole comme un gosse, s’en donne à  cœur joie dans un récit qui se veut aussi transgressif (morts outrancières et pipi caca, la transgression à  l’américaine). Ah oui, si vous ne vibrez que par le réel, si la résolution des casse-tête vous laisse froid, passez plutôt votre chemin. Les envies suicidaires du héros ne sont qu’une hypothèse, une abstraction pure, pas de quoi se laisser submerger par ses émotions.

 

cadre_tulipe.jpg Tulipe
Sophie Guerrive – 2024

Un écosystème comme le furent les alpages du génie ou le comté de Coconino. Une poignée de personnages se regardent le nombril et parfois s’interpellent. Si leur vient l’envie de fuguer, ils ne partent jamais très longtemps ni très loin. L’ours Tulipe, lui, ne s’en va pas, reste allongé sous l’arbre dont il est amoureux : relation intense mais forcément peu expansive. Ce monde animalier et individualiste, borné par le végétal (bienveillant) et le minéral (agressif, de l’espèce du caillou dans la chaussure), est seulement régi par les questionnements existentiels, chaque protagoniste à  nom de fleur développant un trait de caractère, une obsession unique : serpent hyperactif, tatou timide, oiseau en quête de l’âme sœur. L’absence de grand bouleversement permet de rester concentré sur ses états d’âme. « Si par malheur tu te découvrais un don, tu pourrais bien te persuader de devoir au monde une œuvre majeure » dit l’arbre à Tulipe. Mais l’ours se contente de donner la réplique à ses camarades entre deux siestes, à la fois au centre du jeu et un peu à  côté. Les livres de Sophie Guerrive, qu’on pourrait croire égarée dans une époque qui n’est pas la sienne, ne doivent pas grand-chose à  la mode ni aux rumeurs de la ville. Petit traité de philosophie sans en avoir l’air, qui succède au picaresque Capitaine Mulet, Tulipe dresse un miroir devant lequel on s’arrête volontiers en espérant que l’auteure continuera longtemps d’arroser son jardin poétique.

 

Un norvégien vers Compostelle
Jason – Delcourt

Titre relativement explicite. Le norvégien Jason a emprunté la route de Saint-Jacques de Compostelle pour fêter ses cinquante ans. Pourquoi pas ? Ça ou s’acheter une jolie montre, chacun son trip. L’ennui vient de ce besoin de valoriser le parcours : le prochain bouquin sera ce carnet de voyage austère et répétitif comme une longue randonnée peut l’être. Les personnages hiératiques au regard vide sont toujours au rendez-vous, le gaufrier métronomique aussi, mais l’introspection, l’ivresse de la marche et la contemplation du monde se racontent assez mal. Du coup, nos chemins ont bifurqué un peu après le pays basque.

 

cadre_scalp.jpg Scalp
Hugues Micol – Futuropolis

Le drapeau américain est planté sur un tas de cadavres. Des personnages tombent ensemble, s’entremêlent et s’entretuent : c’est l’art du charnier selon Micol. Successivement Texas ranger, mercenaire, bandit de grand chemin, systématiquement assassin, accumulateur de scalps — qui permettent de comptabiliser les macchabées au moment de se faire payer, le dénommé John Glanton, déjà  sujet du roman de Cormac McCarthy Méridien de sang, incarne mieux que quiconque la naissance de la nation. Il devient légende par le récit de ses compagnons ou adversaires car lui n’ouvre jamais la bouche, ne s’exprime que par la lame et le feu. Les mots viendront à la fin. Et nous restons sur des scènes de barbarie par la seule beauté de leur réalisation. Regarder une planche de Micol, c’est aussi deviner le geste qui sous-tend le dessin, les mouvements du pinceau annonçant ceux des protagonistes. Ici rien n’est statique, tueurs et condamnés s’animent à chaque page dans une farandole macabre rappelant Posada autant que L’Apocalypse de Dürer. Splendide.

 

cadre_boite.jpg La boîte
Olivier Texier – Vide cocagne

Misères et absurdités de la vie en entreprise. Olivier Texier travaille au département des ressources humaines dans un bureau pas très éloigné de celui de Pierre La Police. Les employés de sa boîte sont plus vrais que nature, et comme le dit le philosophe, ce qui se passe à l’intérieur se voit à l’extérieur : le stagiaire court sur trois jambes de la photocopieuse à la machine à café, le cadre à roulette file vers le burn-out, le patron écrase tout le monde sous ses chenilles de panzer. Pour rester fidèle aux conventions, Texier ajoute à son panel d’actifs ce qu’on appelle dans le jargon de la bédé « l’élément féminin » : une catégorie socio-professionnelle à elle toute seule, la secrétaire à grosse poitrine, grosses lèvres et yeux de velours sans rien autour. Autant dire qu’on est pratiquement dans l’enquête de terrain, le documentaire. Dommage que le salariat soit en voie de disparition car on s’amusait bien à l’époque : cet excellent manuel en témoigne.

 

cadre_ville.jpg Ville avoisinant la terre
Jorj Abou Mhaya – Denoël graphic

Quelques planches croisées sur les murs de la Maison des auteurs d’Angoulême en 2015, un lavis expressif et précis, une maîtrise de la lumière quasi photographique. Le personnage central n’est pas cet agent d’assurances qui ne retrouve plus son immeuble en rentrant du boulot et dont la quête nocturne occupera la quasi-totalité des pages, mais la cité : Beyrouth, capitale labyrinthique et malade, ville sens dessus dessous. Comment peut-on se résoudre à vivre là, accepter la corruption, la misère, la maladie, la perspective d’une existence terne et banale — ce dont Beyrouth n’a pas l’exclusivité ? On cite K?b? Abe : la faculté de l’être humain à  s’adapter en toutes circonstances le rapprocherait d’un insecte qui souvent le répugne, la mouche. Un vigile masqué manipule cette société de bestioles et s’engage dans une campagne de purification pointant les déviants, les inadaptés. Il a choisi d’endosser le costume de Batman mais les chauve-souris — qui se nourrissent d’insectes — passent la moitié de leur existence la tête en bas, ce qui fait un peu tâche quand on prétend «remettre le cèdre d’aplomb»… La parabole peut sembler parfois un peu épaisse. Il n’empêche que ce livre hors standard, par sa thématique, son réalisme magique et son intensité graphique, imprime durablement la rétine.

 

Blake & Mortimer : le testament de William S.
Yves Sente et André Juillard – Blake & Mortimer

Beaucoup de choses ont été dites à propos du cynisme éditorial visant à maintenir sous perfusion des séries qui n’en demandaient pas tant. Quand l’état du patient est vraiment désespéré, comme ici, on le plonge directement dans le formol. Camisole commerciale, lourdeurs graphiques et narratives, archétypes antédiluviens. Mais si le cynisme éditorial s’exprime durablement, c’est bien parce qu’en face, des acheteurs sont durablement intéressés par des productions d’outre-tombe. Voici la question : pourquoi veut-on lire de nouvelles aventures de Blake & Mortimer trente ans après la mort d’Edgar P. Jacobs ? D’où vient le désir ? Il vient d’avant. Le mot-clef est régression. On voudrait se lover dans l’album comme on le faisait enfant, retrouver la sidération qui fut la nôtre en découvrant les aventures originelles du tandem. La création et l’exploration artistiques n’intéressent ni les éditeurs engagés dans le projet, ni les auteurs conviés, ni les lecteurs. Ce n’est pas non plus le divertissement qui prime (il existe tellement de livres qui feraient mieux l’affaire !), mais bien la réminiscence et la nostalgie. Sauf que la réminiscence n’est déclenchée que par des stimulations sensorielles rares et précises, la réécoute d’un vinyle poussiéreux, la relecture d’un livre jauni. Les contrefaçons ne peuvent que faisander le principe et vouer l’expérience à  la frustration. On jugera forcément l’album décevant, indépendamment de la qualité de l’intrigue (affligeante en l’espèce, ce qui n’arrange rien). On le rangera malgré tout dans le prolongement des vingt-trois volumes précédents, collection oblige. Le temps passera sur la déception jusqu’à la promesse d’un nouveau tome susceptible de faire revivre l’émerveillement… Nouvelle stimulation commerciale, reproduction du geste, inéluctable déception. Premier corollaire : les aventures « modernes » de Blake et Mortimer ont très peu de chance de séduire un jeune public, qui entrera là-dedans comme dans la chambre d’un grand-oncle dont on n’apprécie ni la tapisserie ni l’odeur. Second corollaire : l’aventure éditoriale s’achèvera à plus ou moins brève échéance. Enfin, quand le nombre d’acheteurs sera passé sous la valeur limite, dès que les nostalgiques auront admis le caractère irrémédiable de leur désenchantement.

 

Tintin au pays des Soviets remastérisé
Hergé – Casterman / Moulinsart
  1. Après vérification, il n’y a pas plus de soviets chez Tintin que chez Vladimir Ilitch.
  2. La tintinophilie est une maladie savamment entretenue par des ayants droit qui, comme les requins, disposent de dents acérées et renouvelables.
  3. Lustrer la houppe.
  4. Convaincre les médiateurs culturels que l’utilisation de l’outil « pot de peinture » appelle le ravissement et l’extase.
  5. Où commence le produit dérivé ? À la version colorisée, ou à la version luxe de la version colorisée ?