Dans En Amazonie (Fayard), le journaliste Jean-Baptiste Malet raconte son expérience comme intérimaire sur un des trois sites français d’Amazon. Ce document à charge, sensible et édifiant, explique aussi l’attachement des élus au développement de la multinationale sur le territoire, même si elle ne respecte pas nombre de règles fiscales, commerciales ou salariales auxquelles sont soumises les entreprises traditionnelles. Jean-Baptiste viendra chez Contrebandes présenter son livre mardi 7 mai à 18h30. Profitons de l’occasion pour évoquer le « phénomène » Amazon.

Pour ou contre Amazon. Ce n’est pas une querelle d’anciens et de modernes, vieux technophobes et jeunes technophiles. Ce n’est pas non plus une question d’ordre utilitaire, la percée du e-commerce, un clic domestique étant plus pratique qu’un déplacement vers des lieux où on n’est même pas certain de trouver ce que l’on cherche. Pour réduire la problématique et débattre sur ces deux seuls aspects, encore faudrait-il rendre toutes choses égales par ailleurs, c’est à dire soumettre l’enseigne aux règles juridiques, économiques et salariales qui s’imposent à la plupart de ses concurrents.

Contre Amazon : c’est une position éthique qui touche bien sûr à la lutte contre l’évasion fiscale et à  la « concurrence libre et non faussée », mais aussi et surtout au Droit et à la justice sociale.

Malgré ses trois (bientôt quatre) sites français, Amazon échappe aux conditions d’imposition qui s’appliquent aux commerçants et entreprises basées dans l’Hexagone. La société américaine a choisi d’installer son siège social européen au Luxembourg. Ce n’est pas anodin. Elle déclare l’essentiel de son chiffre d’affaires dans le Grand-duché, comme le montre cet extrait d’une étude commandée à  l’agence Greenwich consulting par le Sénat en 2009 :

Amazon Europe : répartition du volume d'activité et du CA déclaré par pays (2009)

Constatant un volume d’activité largement supérieur au chiffre d’affaires déclaré, la France a réclamé en 2012 plus de 250 millions d’arriérés, intérêts et autres pénalités. L’entreprise, armée d’un bataillon d’avocats, ne donne pas l’impression de vouloir répondre favorablement au FISC. Pendant ce temps, l’activité se développe. En 2011, Amazon n’aurait payé ici que 3,3 millions d’impôt sur les bénéfices …pour un chiffre d’affaires de 1,3 milliard !

Les avantages fiscaux ne se résument pas aux impôts sur les sociétés. L’étude de Greenwinch consulting explique comment, grâce à un compromis signé avec Bruxelles, le Luxembourg « continue de prélever 100% des recettes de TVA de produits dématérialisés vendus à des ressortissants d’autres pays européens ». Opportunément, les taux de TVA luxembourgeois sont les plus faibles d’Europe. Autrement dit, à marge égale, Amazon peut vendre des mp3 moins chers que ses concurrents. Et dans le domaine singulier du Livre, lorsqu’un client français achète un ouvrage numérique « Kindle » sur Amazon.fr, même si 5,5% du règlement correspondent à la TVA due à  l’État français (puisque « tous les prix sont toutes taxes françaises comprises sauf indication contraire », selon les termes des conditions générales de vente d’Amazon.fr.), celui-ci ne touchera rien puisque la taxe sera reversée au Grand-duché. Mieux : Amazon reversera 3% (le taux de TVA sur le Livre pratiqué au Luxembourg) et non 5,5%. Donc, Amazon gagne de l’argent en jonglant avec les différents taux de TVA appliqués en Europe. Dans En Amazonie, Jean-Baptise Malet dit que Jeff Bezos, le patron d’Amazon, considère le livre papier obsolète et ringard, son unique ambition étant d’imposer l’utilisation du livre numérique. On comprend pourquoi, et ça n’a finalement pas grand chose à voir avec la ringardise ou la modernité.

Rétive à  payer des impôts en France, Amazon bénéficie pourtant de larges subventions des collectivités locales pour développer son activité dans l’Hexagone (et par extension, ses bénéfices luxembourgeois). Pour l’ouverture de son troisième site en Bourgogne, l’entreprise a obtenu du Conseil régional et du Département de Saône-et-Loire une enveloppe de 1,125 million d’euros. La future plate-forme de 90.000m² à Lauwin-Planque, dans l’arrondissement de Douai, sera elle aussi vraisemblablement subventionnée.

Amazon vend aujourd’hui de tout. Des jouets, des aspirateurs, du shampoing, des sextoys, des vis et de la nourriture. Mais au départ étaient les livres en papier, malgré le mépris aujourd’hui affiché par le patron. Abordons alors la pratique commerciale sous l’angle corporatiste. Contrairement à ses collègues libraires de proximité, Amazon a les moyens d’envoyer les commandes sans frais de port (vrai aussi pour les chaussures et les chaussettes). On appelle ça du dumping, qui permet à l’entreprise de contourner autant que faire se peut la loi Lang.

Explications pour celles et ceux qui l’ignorent encore : le prix des chaussettes est libre mais en France, celui des livres est fixé par l’éditeur. Selon la loi du 10 août 1981, dite Lang, vous paierez un livre au même tarif que vous l’achetiez chez votre libraire de quartier, à  Carrefour ou sur Amazon (en supposant que ces trois enseignes proposent les mêmes références, ce qui touche à un autre problème sur lequel on ne s’étendra pas ici). Pour tuer la concurrence, la firme américaine pousse les curseurs au maximum : réduction systématique de 5% (autorisée par la loi), livraison gratuite (la FNAC gémit qu’on subventionne Amazon mais utilise exactement les mêmes outils concurrentiels. Rappelons qu’il y a 30 ans FNAC et VIRGIN ont tué les disquaires. Il est probable qu’Amazon enterrera la FNAC après VIRGIN. Ce n’est pas un motif de réjouissance).

meilleur.jpg
amazon.fr (haut) vs amazon.com (bas)

L’exemple ci-dessus montre qu’en France, un livre commandé sur Amazon est acheminé gratuitement quel que soit son prix. Aux USA par contre, le « free shipping » ne s’applique qu’aux commandes de plus de 25$. N’en doutons pas : quand la concurrence aura rendu l’âme, les clients français paieront leur livre PLUS la livraison, comme les autres. (Remarque sur la ligne « économisez » : on cherchera en vain sur amazon.com une édition neuve du roman d’Aldous Huxley aussi peu chère que son équivalent français… 32% de réduction, à quoi ça sert ?)

Au nom de l’emploi

Devant un tel tableau, la question se pose : pourquoi nos gouvernements successifs ont-ils laissé Amazon s’enraciner en feignant d’ignorer l’évasion fiscale, en feignant d’ignorer le dumping commercial et mieux encore, en aidant financièrement la multinationale ?

La réponse tient en un mot : emploi.

« Vous savez mon attachement pour ce territoire, donc je ne cache pas mon contentement », dit le ministre Arnaud Montebourg en annonçant officiellement l’ouverture du troisième site d’Amazon sur ses terres électorales de Saône-et-Loire. « En cette période d’urgence, un emploi gagné a beaucoup de valeur ».

4500 euros de subventions locales pour chacun des 250 CDI promis par Amazon (d’où le total de 1,125 million évoqué plus haut), plus 1000 ou 2000 euros donnés par l’État (chiffres cités par Jean-Baptiste Malet), ça représente effectivement beaucoup de valeur.

Peu importe si ces créations d’emplois auront pour effet à moyen terme d’en supprimer d’autres, en nombre plus important (« Il faut dix-huit fois moins d’employés dans un entrepôt logistique d’Amazon que dans une librairie indépendante pour vendre le même volume de livres », J-B Malet in En Amazonie d’après des calculs réalisés par le Syndicat de la Librairie Française), parce que des commerces de proximité, des librairies ou des grandes surfaces devront fermer leurs portes face à la concurrence inique d’Amazon : ce qui est important, c’est l’annonce immédiate du nombre de CDI à venir, qu’on articule devant les micros en savourant son contentement et quelques petits fours.

Peu importe si le nombre de CDI est finalement moins élevé que prévu. Peu importe la qualité du job. Peu importe les conditions déplorables dans lesquelles on emploie la chair à canon, titulaire et surtout intérimaire (Montebourg emploie le terme délicat de « saisonniers »), prête à tout pour un salaire, y compris turbiner de nuit, 42 heures hebdomadaires à l’approche de Noël, prête à piétiner l’équivalent de 20 kilomètres entre 21h30 et 4h50 sans jamais s’asseoir hors les deux pauses réglementaires. Peu importe que chaque employé soit considéré comme un voleur putatif soumis à des fouilles corporelles. Peu importe que sa liberté d’opinion et d’expression soit bafouée. Peu importe s’il est mouchardé par le scan wi-fi qu’il porte pour « biper » les commandes, et qui permet aux managers de surveiller en permanence sa position et son rythme de travail. Peu importe qu’on lui fasse porter pendant plusieurs semaines des centaines de colis sans l’avis de la Médecine du travail, peu importe si des employés s’évanouissent parfois dans les allées de ces hangars gigantesques. « Ce boulot chez Amazon, faut dire la vérité comme elle est, quoi… C’est vraiment de la merde » (propos d’intérimaire, in En Amazonie).

De la condition salariale et des méthodes de management d’Amazon, il est beaucoup question dans le document utile et nécessaire de Jean-Baptiste Malet qui, entre autres arguments, approfondit la plupart des points évoqués ici.

Gilles