L’action se situe dans le comté de Coconino en Arizona. Enfin, pas tout à fait le vrai comté de Coconino. C’est l’histoire d’un chat déclarant son amour à une souris; en retour, elle lui jette des briques à la figure. Krazy Kat est un monument de la culture populaire. Elue « meilleure bande dessinée du vingtième siècle » par le Comics Journal, l’œuvre poétique et nonsensique de George Herriman reste méconnue en France.

Parce qu’on la considère intraduisible, peut-être aussi par manque de matière cohérente puisque l’archivage des publications est resté longtemps dispersé, les éditeurs d’ici ont tourné autour sans savoir trop quoi faire, jusqu’à ce que Les Rêveurs s’en emparent enfin — plus de vingt ans après les ultimes tentatives de Futuropolis. Dans l’intervalle, des verrous ont sauté : Fantagraphics a publié l’intégralité des fameuses « pages du dimanche » à l’initiative du collectionneur Bill Blackbeard. Les Rêveurs s’appuieront sur ces travaux, ne reste plus qu’à surmonter l’écueil de la traduction…

Entretien avec Marc Voline, réalisé par Gilles à Toulon en mai 2012.

 
Comment s’est construit le projet ?

Travailler sur la traduction de Krazy Kat est une vieille envie personnelle. J’en avais discuté avec Jean-Louis Gauthey de Cornélius mais on ne savait pas vraiment quoi faire. Moi, j’aurais bien travaillé sur une tranche chronologique puisqu’il n’y avait eu jusque là que des anthologies… Le temps qu’on réfléchisse, le projet est resté au point mort. Un jour, Jean-Louis me dit « tiens, j’ai donné tes coordonnées aux Rêveurs parce qu’ils veulent faire Krazy Kat ». Les choses se sont débloquées petit à petit, et j’ai pu me mettre au travail après un essai de traduction qu’ils ont jugé concluant. Les Rêveurs avaient passé un bon accord avec Fantagraphics : ils pouvaient reprendre tous leurs fichiers numériques, aussi choisir ce qui les intéressait dans l’appareil critique, les préfaces etc. Le premier volume, publié en 2000, recueille les publications des années 1925 et 1926. Rien n’aurait été possible sans le travail hallucinant du défunt Bill Blackbeard, qui a sauvé des collections entières de journaux pour reconstituer petit à  » petit l’histoire de Krazy…

Il faut bien souligner que la réédition ne se fait pas à  partir des planches originales mais de vieux journaux conservés ici et là, et c’est le cas d’autres grandes œuvres, comme Little Nemo…

Oui, même si certaines planches ont été obtenues auprès de collectionneurs, il s’agit avant tout de collections de journaux. C’est l’opportunité des recherches qui a imposé à Fantagraphics de commencer par l’année 1925 alors que la publication de Krazy Kat s’étale de 1910 à 1944 (dix volumes ont ainsi été publiés par Fantagraphics jusqu’en 2008, pour traiter la période 1925-1944. Entre 2010 et 2012, retour en arrière, trois nouveaux livres viennent compléter la série en couvrant les années 1916-1924. On ne parle là que des « full page comic strips », les strips pleine page exposés le dimanche dans la presse américaine. Les « daily strips », parus sans interruption de 1913 à 1944, ont quant à eux fait l’objet de publications partielles et incomplètes chez différents éditeurs depuis 1977). Les Rêveurs ont ainsi eu accès aux fichiers relatifs aux vingt dernières années de Herriman. Le projet est pour l’instant de faire quatre volumes reprenant cinq années chacun. Après, on verra…

Les maquettes réalisées par Chris Ware, et en particulier les couvertures, seront-elles conservées par Les Rêveurs ?

La direction artistique et les maquettes, c’est le grand plaisir de Manu Larcenet (à la tête des Rêveurs : Nicolas Lebedel et Manu Larcenet). C’est lui qui réalisera donc les couvertures.

Pourquoi les éditeurs français s’impliquant dans le patrimonial ne se sont-ils jamais intéressés à ce projet depuis la fin de Futuropolis (Futuropolis a publié deux anthologies au début des années quatre-vingt) ? Pourquoi Cornélius n’a-t-il pas insisté ?

Je ne sais pas, Jean-Louis ne me l’a jamais dit, mais je crois qu’il était dans l’incertitude, il ne savait pas sur quelle forme s’engager… Sinon pour la plupart, Krazy Kat c’est le mythe, c’est la réputation d’impossibilité de traduction, une montagne à gravir…

Le b.a.-ba du traducteur explique qu’on doit s’effacer derrière l’ouvrage, que les deux principaux écueils sont l’excès de littéralisme et l’infidélité. Comment arrive-t-on à jongler avec ces paramètres quand on est confronté à une œuvre aussi délicate à traiter ? Quel choix stylistique, quand la langue n’est pas clairement définie ?

Traduire le texte des personnages secondaires de Coconino ne présente pas de difficulté majeure, Herriman reste sur la parodie du langage fleuri élisabéthain ou plus récent, dickensien… Les problèmes se concentrent sur la langue de Krazy. Il y a aussi le souci de lisibilité. J’ai l’impression que le rendu complètement phonétique n’est pas évident à traduire en français. Pendant un moment, je me suis intéressé à ce qu’ont fait des gens comme Dubuffet en poésie. Dans le cadre du Collège de ‘Pataphysique, Dubuffet a réalisé des poèmes très phonétiques.

(Lire la suite sur du9)

kk.jpg