L’industrie de la bande dessinée nord-américaine associe parfois divertissement, critique sociale et anathème politique dans un grand rictus libertaire, qui pourrait être celui du Joker (si le sparring-partner de Batman n’était pas aussi nihiliste). Les séries présentées ci-après ont un point commun, outre le sang sur les murs : elles mettent en scène des personnages en quête de leur propre humanité dans un monde qui s’écroule.

walking.jpg « Le monde tel que nous le connaissons a disparu. DÉFINITIVEMENT ».
Annonce en quatrième de couverture de Walking dead, à copier-coller sur la plupart des titres présentés.

La série de Robert Kirkman et Tony Moore décline le thème très codifié des zombies. Un virus ou autre chose traîne dans l’air. Cela vous tue avant de vous réanimer en benêt putréfié, mou du genou, cannibale et affamé, selon les tables de la Loi jadis gravées par Georges Romero (La nuit des morts vivants). Comme Romero, Kirkman s’en donne à cœur joie dans la parabole, utilise l’horreur pour charger notre société en voie de décomposition. Ici, les survivants trouveront refuge dans un pénitencier. Tu parles d’une terre promise ! Il planteront des salades et s’organiseront contre le monde extérieur, où les plus bestiaux des êtres humains ne sont pas forcément les morts qui marchent.

 

transmetropolitan.jpg Spider Jerusalem réinvente le journalisme gonzo, dans la série Transmetropolitan de Warren Ellis et Darick Robertson.

Spider Jerusalem est ce qu’on appelle un héros positif : misanthrope et drogué jusqu’aux oreilles, alcoolique et fumeur invétéré, un exemple pour la jeunesse moderne. Spider est grossier, déteste l’autorité, les politiciens, toute forme de religion, et aussi les lecteurs qui sacralisent ses écrits. Spider est journaliste dans une Amérique futuriste où une sorte de Richard Nixon tient encore la Présidence (comme dans Watchmen). Spider n’aime qu’une chose : la Vérité. Il traque la corruption, les abus de pouvoir et les faux gourous dans le cloaque urbain. Spider est souvent armé d’un pistolet qui liquéfie le contenu de vos intestins en vous obligeant à vous répandre salement et immédiatement. L’occasion de bien se marrer.

 

exmachina.jpg Ex machina, par Brian K. Vaughan et Tony Harris, ou les deux mues successives d’un homme ordinaire. Après une explosion sous le pont de Brooklyn, l’ingénieur Mitchell Hundred devient capable de parler aux téléphones (alors que vous savez parler au téléphone, ce qui n’est pas du tout la même chose), aux vibromasseurs, aux voitures, aux centrales nucléaires bref, à toutes les machines. Puis il devient maire de New-York. Entre-temps, l’homme a endossé un affreux costume de super-héros et a pu empêcher l’anéantissement de la deuxième tour du World Trade Center (il est arrivé en retard pour la première et ne s’en remet pas). Une situation légèrement uchronique, comme on dit, pour explorer une fois de plus les travers de la société moderne, dérives sécuritaires, homophobie, racisme etc.

 

theboys.jpg The boys, par Garth Ennis et Darick Robertson. Une annexe de la CIA composée de quelques garçons et d’une fille (le titre ne l’indique pas) est chargée de remettre les héros costumés dans le droit chemin. Les super-slips, comme les appellent affectueusement les boys, sont ici décrits comme des pervers polymorphes, sombres crétins imbus d’eux-mêmes présentant de graves troubles psychiques et sexuels. C’est le mythe du Héros — fondateur de l’épopée américaine — qui en prend un sacré coup. Voilà une très réjouissante série.

 

DMZ, par Brian Wood et Riccardo Burchielli : les pérégrinations d’un journaliste assez éloigné de Spider Jerusalem, dans une Amérique en proie à la deuxième guerre civile de son histoire. Observateur des croisades de l’administration Bush, Wood régurgite les conflits modernes sur le sol américain. Tout y passe, les manipulations médiatiques, les multinationales qui se repaissent du choc, le cynisme politique. On suit le parcours initiatique d’un jeune et bon américain nourri au grain, qui découvre son métier et la vraie vie au fil des pages. Pas « embedded » du tout.

dmz.jpg « Dans un futur proche, le pire cauchemar de l’Amérique se concrétise. Tandis que l’armée et la garde nationale s’enlisent dans une aventure militaire dans les pays d’outre-mer, le gouvernement ne voit pas la véritable menace que représentent les milices anti-establishment dispersées dans les 50 états. Tel un géant endormi, l’Amérique moyenne se soulève et, dans la violence, se fraie un chemin jusqu’à  la mer, avant de s’arrêter à l’ultime limite, Manhattan, ou, comme tout le monde l’appelle à présent, la DMZ ».

 

 


Walking dead chez Delcourt / Image comics (7 tomes parus)

Transmetropolitan chez Panini / Vertigo (4 recueils parus)

Ex machina chez Panini / Wildstorm (5 tomes parus)

The boys chez Panini / Wildstorm puis Dynamite entertainment (2 tomes parus)

DMZ chez Panini / Vertigo (4 tomes parus)