Réduire le manga à ses codes graphiques les plus courus — gros yeux, cheveux en pétard, lignes explosives etc. — serait nier la singularité de la culture japonaise. Comment expliquer le pouvoir de sidération de certains ouvrages sur le lecteur occidental ? Des obsessions spécifiques, un autre rapport au tabou. Une écriture différente jusque dans l’excès.

La Bombe, les tremblements de terre, les raz-de-marée. Une ouverture tardive sur le monde moderne, un développement économique fulgurant. Ajoutons que la société japonaise est marquée par la honte quand la culpabilité forge nos civilisations judéo-chrétiennes. Alors si l’énumération est simpliste, elle conditionne quand même ce qui suit dans les grandes largeurs.

Folie douce pour commencer. Dans Intermezzo, Tori Miki délivre des gags muets en une planche, immuable gaufrier carré de neuf cases. De loin, cela pourrait ressembler au Dickie de Pieter de Poortere. Un personnage à l’air sévère déambule dans des historiettes souvent déroutantes. L’auteur juxtapose effets évidents et plans hermétiques : on sourit à la chute d’une page, on s’interroge à la suivante. Il paraît que certains gags de Tori Miki restent incompréhensibles aux Japonais eux-mêmes. Quoi qu’il en soit, ils exercent une indéniable fascination (trois tomes publiés chez Imho).

À lire de droite à   gauche, bien sûr

avant.jpg Kazuichi Hanawa est un mangaka épris d’animisme et de folklore moyenâgeux. On en retrouve l’expression dans Tensui, l’eau céleste (Casterman), une série qu’il doit interrompre en 1995 à son incarcération pour port d’arme illégale — une autre de ses passions. Trois ans de bagne et le bien nommé Dans la prison, un récit édifiant sur les conditions carcérales au Japon (Ego comme X). Hanawa décrit avec minutie l’ordinaire de sa chambrée et s’auto-flagelle en vantant les mérites de l’administration pénitentiaire : « même si on est des détenus provisoires, on reste quand même des criminels […] Avons-nous vraiment le droit de mener une vie pareille, après ce que nous avons fait ? » Plus tard, il écrira Avant la prison pour détailler son « crime » pièce par pièce (le fait d’avoir récupéré et astiqué un pistolet de toute façon inutilisable), en ouvrant l’histoire à des scènes oniriques qui reprennent le personnage principal de Tensui (Vertige graphic).

gentil.jpg Shin’ichi Abe naît dans un bassin minier en 1950. Les conditions sociales des mineurs feront l’objet de ses premiers travaux dans un registre néoréaliste, Paradis (Picquier) ou Une bien triste famille (Seuil). Son trait ne doit rien aux stéréotypes évoqués plus haut, il est acéré et maladroit. Ce qui n’empêche pas le dessinateur d’être reconnu comme un maître du watakushi-manga (« bande dessinée du Moi »).

De santé mentale fragile, il interrompt ses travaux à  la fin des années soixante dix. Les amours de Taneko (Seuil) symbolise le mieux cette période chaotique. Le récit s’intéresse d’abord aux émois d’une jeune fille issue de l’imagination de l’auteur. Il bascule ensuite dans une autofiction fiévreuse : Abe met en scène ses proches et balaie les protagonistes initiaux…

Il recommencera à dessiner ses histoires sombres dans les années 2000. Ouvrage le plus récemment publié : Un gentil garçon (Cornélius).

serpent.jpg L’univers de Hideshi Hino est alimenté par les traumatismes de la guerre (il est né en 1946). Au programme : tueurs déviants, créatures difformes et familles dégénérées. Un graphisme rond qui pourrait parfaitement seoir aux récits humoristiques matérialise les cauchemars de l’auteur dans un contraste pour le moins frappant. Panorama de l’enfer raconte les délires sanguinaires d’un peintre qui est sorti du ventre de sa mère agonisante le jour de l’explosion de Little boy. Serpent rouge s’intéresse au rejeton d’une famille haute en couleur, de la grand-mère occupée à couver des œufs au père égorgeant les poules qui ne pondent pas leur quota, en passant par la mère dont les journées se résument à masser l’immonde furoncle du grand-père… Stop, arrêtons là ! (Ouvrages publiés chez Imho.)

tomie2.jpg Junji Ito n’est pas seulement auteur de bande dessinée, il est aussi technicien dentaire. La question est de savoir si ses lecteurs sont aussi ses clients. Spécialiste de l’eroguro, ce genre qui mélange érotisme et macabre, il a publié en France trois récits chez Tonkam. Tomié, l’histoire d’une jeune fille diabolique qui rend fous de désir les hommes qu’elle croise et qui la tuent encore et encore (après elle se venge, la coquine) ; Gyo ou la propagation d’une bactérie tueuse ; et surtout Spirale, terrifiant récit d’un village soumis à la loi du colimaçon.

 

yume.jpg Pour conclure en apothéose sur la frénésie horrifique, on se reportera sur Suehiro Maruo, autre figure de l’eroguro et référence de l’underground S&M japonais. Puisant ses références chez Sade, Georges Bataille, Tod Browning ou Hans Bellmer, il délivre des récits abjects qui enfoncent les tabous les plus universels. Nécrophilie, zoophilie, cannibalisme, coprophagie, inceste mâtiné de torture, tout y passe. Le trouble est d’autant plus grand que le trait est raffiné. Son œuvre est publiée en France aux éditions du Lézard noir ou chez Imho. Lunatic lover’s, Yume no Q-saku et La jeune fille aux camélias sont ses travaux les plus transgressifs, à côté desquels sa série Vampyre fait figure de friandise acidulée. On la réservera toutefois à un public averti, comme le reste. Vampyre (le nom est piqué à Carl Dreyer) peut se lire comme une critique sociale, une charge contre la petite bourgeoisie japonaise. D’une beauté suffocante.

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sirene.jpg Soufflons un peu avec Junko Mizuno, la seule fille de la liste. On change radicalement de style graphique avec cette auteure dont la partie visible de l’œuvre consiste en la relecture de contes populaires : La petite sirène, Hansel & Gretel, Cinderalla. Ici, plus de noir et blanc mais une explosion de couleurs, un dessin mignon qui collerait bien à une campagne publicitaire programmée à l’heure du goûter pour des poupées sous ecstasy. Cinderalla, ou Cendrillon au cimetière. Amoureuse d’un chanteur de pop mort-vivant et bénéficiaire d’un charme lui permettant de se transformer en zombi la nuit, Cinderalla peut enfin rencontrer son idole après un concert dont l’accès est réservé aux défunts. Mais au lever du jour, le charme est rompu et elle doit abandonner prestement son chéri. Dans sa fuite elle perd un œil, et son prétendant n’aura de cesse de retrouver la charmante personne à qui il appartient…

bambi.jpg Enfin, Atsushi Kaneko publie chez Imho un Bambi ayant peu de chose à voir avec Walt Disney. Une ambiance cow-boy punk renvoyant au Tank girl de Jamie Hewlett, même si Kaneko réfute cette influence — lui préférant celle de Sam Raimi. Bambi est une jeune fille occupée à  zigouiller des plus méchants et des plus crétins qu’elle. Aussi idiot, violent et jubilatoire que peut l’être, pour conserver une référence cinématographique, le Boulevard de la mort de Quentin Tarantino. Pour le coup, on arpente un terrain familier (quatrième tome à paraître).