Un jour il s’en va pour fuir la persécution, améliorer l’ordinaire de ceux qui restent. Né en terre d’accueil avec la même couleur de peau, un proche s’emparera plus tard de son histoire. Il dessinera la biographie de l’aîné ou une fiction qui s’en inspire, car l’exil porte en lui tous les romans.

persepolis.jpgCommençons notre liste par Persepolis (l’Association, 2000-2003), phare du genre même s’il n’en constitue pas la matrice. Avec des noirs et blancs très contrastés, Marjane Satrapi narre les tribulations d’une jeune Iranienne issue d’une famille progressiste. Son enfance à la fin des années 70 et l’espoir que le renversement du Shah suscite avant que les ayatollahs n’opèrent la grande régression, la guerre contre l’Irak puis la vie solitaire en Autriche, le retour au pays et le départ définitif (?) pour la France. La force du récit résulte de la percussion permanente entre petite et grande Histoire. Elle doit aussi beaucoup à la truculence de l’auteure qui raconte ici sa propre vie.

Nègres jaunes de Yvan Alagbé (Frémok, 1994 – 2000) s’intéresse à la difficulté, pour le déraciné, d’appréhender le nouveau monde dans lequel il débarque. La fragilité naît de l’incompréhension et de la solitude (sans parler de l’illégalité ou de l’absence de ressources).

« Alain et Martine, deux sans-papiers béninois récemment arrivés en France, croisent la route d’un ancien policier harki. Celui-ci tente de s’immiscer dans leur vie en leur faisant miroiter l’obtention de papiers, de travail et d’argent. En échange, il leur demande une dévotion sans limite. Mais lorsque la misère, affective ou matérielle, est de la partie, la solidarité tourne bien vite à la trahison » (notes éditeur).

tuan.jpgChinh Tri, le chemin de Tuan, de Mathieu Jiro et Clément Baloup, se passe dans les années trente à Marseille puis Paris. Un jeune Saïgonnais découvre la France sous l’aile protectrice d’un activiste vietnamien, qui publie sous le manteau un brûlot anti-colonialiste dont les rédacteurs sont tous issus de l’Empire. Comme un roman-photo aux vignettes redessinées et colorisées de mille feux. Âpre, sans concession, tout sauf manichéen (Seuil, 2005). À noter : un deuxième tome de Chinh Tri, Le choix de Hai, sort ces jours-ci.

Un beau roman, une bien belle histoire de Stassen et Lapière : Le bar du vieux Français, ou l’amour improbable de deux adolescents fugueurs. Célestin fuit son Afrique natale vers le nord et le paradis d’où viennent les touristes. Leïla abandonne sa France natale pour retrouver, au sud, la terre de ses ancêtres. Le bar du vieux Français, en plein Sahara, se trouve à la croisée des chemins (Dupuis, 1992-1993).

voyage.jpgLe Voyage a été long (FLBL, 2007) n’est pas un ouvrage de bandes dessinées mais un recueil de textes et de dessins réalisés par une vingtaine d’adolescents non francophones. Contraints de s’exiler pour des raisons politiques ou économiques, ils vivent désormais en France et racontent des histoires qui les rattachent à leurs pays d’origine.

american.jpgGene Luen Yang met en parallèle trois récits différents dans son American born Chinese (Dargaud, 2007) : d’abord et surtout, il détaille les difficultés rencontrées par un adolescent américain d’origine chinoise quand sa famille abandonne le cocon communautaire d’un Chinatown de grande ville pour une banlieue quelconque ; ensuite, il reprend l’histoire du Roi des singes, une légende très populaire en Chine ; enfin, il présente à la manière d’un soap TV le feuilleton pseudo-comique d’un jeune homme devant se coltiner une caricature de cousin accumulant les poncifs occidentaux de la sinité. De notre point de vue, les passages vraiment fictionnels sont les plus réussis, la chronique réaliste est ratée et la morale digne du premier blockbuster hollywoodien venu (« c’est facile de devenir tout ce que tu veux, du moment que tu es prêt à perdre ton âme »). Dommage.

shaun_tan.jpgShaun Tan, dessinateur australien d’origine chinoise lui aussi, a publié en 2007 un livre particulièrement ambitieux. Là où vont nos pères (Dargaud) conte l’histoire universelle du migrant. Si les couleurs sépia et les costumes évoquent la première moitié du vingtième siècle, la géographie est totalement imaginaire, tout comme le langage, les objets et le bestiaire : pour chaque déraciné, la terre d’accueil présente son lot d’étrangetés plus ou moins inquiétantes.

Un homme abandonne temporairement sa famille alors qu’une sourde menace pèse sur sa ville, son monde. Quand il aura trouvé du travail, une fois établi, femme et enfant viendront le rejoindre. Les magnifiques vignettes muettes (universalisme oblige) qui composent cet ouvrage évitent tout misérabilisme en évitant de noircir le tableau. Un chef-d’œuvre.

dropsie.jpgL’ambition de Will Eisner dans Dropsie Avenue (Delcourt) rejoint celle de Shaun Tan, même si la forme est complètement différente. En étalant la vie d’un quartier sur un siècle, celui qui a popularisé la notion de « roman graphique » raconte à sa manière les différentes vagues d’immigration aux USA. Hollandais, Anglais, Irlandais, Italiens, Juifs et Portoricains se succèdent dans la rue. Affrontements destructeurs, exclusion, défiance, envie, tout ceci n’est pas très gai. Mais la rue renaît toujours de ses cendres et la vie continue.

Nous ne saurions clore cette liste sans évoquer le Toulonnais Farid Boudjellal, dont les origines algériennes et arméniennes ont toujours influencé le travail. Qu’il s’agisse d’histoires fictionnelles ou d’inspiration biographique, le thème de l’immigration, de la mixité culturelle et de l’intégration ne quitte pas son œuvre. Dernier titre (réédité) en date : Mémé d’Arménie (Futuropolis, 2006).