Faudrait-il penser que l’auteur de bandes dessinées, animal urbain, est assez peu concerné par les choses de la nature ? L’écologie ne constitue que très rarement le thème principal des histoires qu’on nous raconte (cette remarque vaut aussi pour les romans et les films, d’ailleurs).

Le fait est que l’expression artistique explicitement écologiste est militante, à de rares exceptions près. La protection de la nature se prête au didactisme. On s’adresse aux jeunes lecteurs, on leur explique les enjeux en brodant une histoire plus ou moins édifiante autour d’un péril bien circonscrit : la déforestation, par exemple, traitée dans Touche pas à ma forêt de Grisseaux et Tirabosco (Casterman). Épisode un peu particulier des aventures de Léo et Léa, partenariat avec Géo Ado et cahier pédagogique à  la clef.

broussaille.jpgPlus le lecteur mûrit et moins les livres expliquent l’écologie, forcément. Le didactisme cède la place au catastrophisme et à la culpabilisation. Ce n’est plus : « fais attention mon petit » mais « tu vois, je t’avais bien dit de faire attention ».

Les ouvrages les plus réussis de ce point de vue lorgnent vers le journalisme. Comme Tchernobyl mon amour de Chantal Montellier (Actes sud), fiction qui porte un éprouvant documentaire sur la catastrophe ukrainienne. Instructif et graphiquement impeccable. Tout aussi efficace, Rural d’Étienne Davodeau (Delcourt), reportage sur des jeunes agriculteurs « raisonnables » qui cherchent à éviter le passage de l’autoroute sur leurs terres.

À l’autre bout du spectre, dans le registre éprouvé du « gag en une planche », Toxic planet (Ratte – Paquet) caricature un monde où les hommes ne peuvent vivre sans leur masque à gaz et s’enflamment (au sens propre du terme) quand ils sortent de chez eux par jour de grand soleil. Hum.

Greenpeace a convoqué en 2005 une centaine de dessinateurs pour qu’ils planchent sur l’enjeu écologique de leur choix. Le recueil fut imprimé sur papier recyclé sans chlore — détail important — et publié par Glénat. Du catastrophisme à (presque) tous les étages mais pas de fil conducteur narratif. Et sur l’ensemble des auteurs, un talent pas du tout équitable. Est-ce le meilleur moyen de convaincre ? Pas sûr. Pour une approche globale et l’éducation populaire, nous préférons Galopu sauve la terre de Mattt Konture (L’Association), plus enthousiaste et spontané.

Reste à séduire les réfractaires à ce genre d’exercice. Il peut être efficace de donner à réfléchir sans imprécation. En fait, les auteurs partagent les inquiétudes environnementales de leurs contemporains et en imprègnent leurs travaux. Ce phénomène s’est développé à partir des années soixante avec l’essor de l’écologie politique et la prise de conscience collective. Franquin était écolo (relire Les idées noires et Le nid du Marsupilami), Reiser aussi, Gébé etc.

megamonsieur.jpgQuelques récents ouvrages de fiction, parmi tant d’autres, qui témoignent d’une fascination pour la nature :

Les aventures de Mégamonsieur mettent en scène un super-héros anthropomorphique qui se balade à vélo dans un univers à la fois drôle et inquiétant. Le message est explicitement écologiste : L’attaque des ploutes évoque les dangers de l’élevage intensif et Y’en a marre des fioulpes ! les marées noires. La pédagogie se fait discrète derrière le propos fantaisiste. Pour ces raisons et la qualité formelle des récits, cette série destinée au jeune public est une vraie réussite (Martin Desbat – Lito).

Jacaranda décrit la destruction de Tokyo sous la poussée d’un arbre gigantesque. Critique de la société japonaise moderne et roman catastrophe usant des procédés du genre, la fable évite de sombrer dans le moralisme (Shiriagari Kotobuki – Milan).

La nature est omniprésente dans la série de science-fiction Aldebaran (puis Betelgeuse, puis Antares) du brésilien Leo (Dargaud). Loin de la Terre, des colonies humaines tentent de s’installer sur des planètes accueillantes mais pas trop, qui n’apprécient pas forcément qu’on vienne perturber leur écosystème. Le climat est globalement clément, ce qui permet aux personnages féminins de passer leur vie dans l’eau chichement vêtues. Ces histoires au dessin statique et académique, qui dégagent parfois une certaine poésie, valent surtout pour l’incroyable bestiaire imaginé par l’auteur.

La terre sans mal de Sibran et Lepage (Dupuis) : une ethnologue française, qui étudie une tribu d’Amazonie alors que l’Europe sombre dans la seconde guerre mondiale, adopte le mode de vie indien et s’engage avec sa nouvelle famille dans un long périple initiatique à travers la forêt.

La colère dans l’eau de David de Thuin (autoédité) : très bon petit livre dont l’argument tragique n’est pas écologiste, mais s’inscrit dans le cadre d’un phénomène naturel bien particulier, le tsunami qui a ravagé les côtes asiatiques en décembre 2004.

biotope02.jpgSignalons enfin que la bande dessinée peut aussi s’interroger sur la radicalité de certains discours écologistes. Si on pousse le bouchon (de liège bien sûr), ça nous mène où ? Question posée dans Biotope dont le décor ressemble à celui d’Aldebaran, le bestiaire et les filles nues en moins (Appollo et Brüno – Dargaud), et aussi dans Écoloville (Duhoo – Hachette). Tiens, ce n’est pas franchement le propos du verbeux Dictature écologiste de Jean Bourguignon (Groinge), mais on ne savait pas où le caser alors voilà.