Les auteurs de bandes dessinées ont assimilé avec gourmandise le principe du blog : comment conjuguer l’art du journal intime, l’exercice pratique du fanzine et le dialogue avec des amateurs toujours prompts à commenter l’effort du jour.

Tout site d’auteur n’est pas blog. Le site officiel est généralement plus abouti, sa maquette plus léchée, son contenu plus maigre. Les pages sont rarement actualisées et les lecteurs invités au silence. Peu importe, car l’ambition d’un site officiel ne dépasse pas celle d’une carte de visite, d’un CV ou d’un portfolio (c’est déjà pas mal).

Le blog BD agit lui comme centre d’expérimentation et carnet de croquis interactif. On peut énumérer les avantages qu’il présente face au laboratoire historique du dessinateur de bandes, à savoir le fanzine. D’abord, sur Internet, l’affichage des travaux n’impose qu’un effort réduit de mise en page. Ensuite, la mise à jour du blog n’implique pas l’accumulation d’une matière très conséquente et n’est soumise à aucune contrainte de périodicité (même s’il est préférable de donner régulièrement de ses nouvelles pour ne pas lasser les aficionados). L’atout principal concerne enfin l’empreinte géographique du blog : pas moins que l’univers, si les petits hommes verts disposent du wifi.

Le Web permet aux auteurs de tisser des liens solides avec le public, à l’instar des groupes musicaux qui utilisent MySpace. Certains drainent ainsi un fan-club qui leur garantit des séances de dédicaces à succès où qu’ils se trouvent, même s’ils n’ont pas beaucoup de livres à leur actif. Ils doivent généralement cette notoriété à l’humour tranchant dont ils font preuve pour décrire les situations ordinaires de la vie quotidienne.

Star du réseau, Tanxxx focalise par son dessin contrasté et son langage fleuri l’attention des punks, des goths, des tatoueurs, des flibustiers de Contrebandes et plus généralement de tous les gens de bon goût.

Boulet (Gilles Roussel) revendique quant à lui plusieurs milliers de visites par jour sur son blog, grâce auxquelles il a sans doute pu gagner le prix de la popularité dans un concours organisé lors du SICAF 2007 (Seoul International Cartoon & Animation Festival).

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Le fanzine n’a même plus l’apanage de l’émulation collective. Les blogs collaboratifs, à durée de vie variable, se multiplient.

la plus belle réussite de ces derniers mois s’intitule BDcul et porte bien son nom. Ces travaux ne sont donc pas à placer sous tous les regards. Il s’agit d’exercices de style autour d’un genre tombé en désuétude, la bande dessinée pornographique, qui trouve là de nouvelles, belles et féminines couleurs puisque les filles s’y investissent autant que les garçons. Quand les auteurs les plus talentueux et imaginatifs de l’époque se lâchent, il y en a pour tous les goûts.

Autre succès, Chicou Chicou est un cadavre exquis au long cours composé à quatre mains. Derrière les pseudonymes Claude, Ella, Frédé et Juan, se dissimuleraient, selon les limiers qui écument forums et festivals, Aude Picault, Boulet, Domitille Collardey et Lisa Mandel.

Citons aussi 40075km comics, qui a permis la publication en ligne de plus de 6000 pages (309 auteurs) autour du thème du voyage (40075km correspond à la circonférence de la Terre). Le résultat a ensuite fait l’objet d’un recueil chez L’employé du Moi.

Car bien sûr, les auteurs de la blogosphère ne délaissent pas le papier. Sur une route parallèle il y a toujours le livre (fantasmé, espéré, abouti), et si les chemins finissent par se croiser, tant mieux. Les publications sur Internet qui se présentent comme stricte alternative à l’édition traditionnelle sont rares. Des travaux qu’on croyait construits spécifiquement pour l’écran de l’ordinateur se retrouvent en librairie. Voir le déjà classique Frantico (attribué à Trondheim) publié chez Albin Michel, ou Dérapage comix de Marshall Joe et Dampremy Jack, récemment édité par Warum.

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Trondheim, en sa qualité de directeur de la collection Shampooing chez Delcourt, développe d’ailleurs un intérêt tout particulier pour les blogs : en un an, il a fait imprimer trois chroniques autobiographiques initialement publiées sur Internet : Libre comme un poney sauvage de Lisa Mandel, le Journal d’un remplaçant de Martin Vidberg (alias Everland), et parce qu’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, Les petits riens du patron.

Pour découvrir des auteurs-blogueurs dont nous ne saurions dresser la liste exhaustive, rebondissez sur les liens que propose immanquablement chaque site. Outre ceux cités plus haut, nous vous recommandons la lecture de Miss Gally, de Kek (très sollicité par ses collègues pour ses compétences en matière informatique, et auteur des pitoyables « jeux chiants »), et aussi de Wandrille.

Sans oublier, pour conclure, les deux blogs qui font de la critique du milieu de la bande dessinée en général et du blog BD en particulier leur pain quotidien : l’excellent Ottoprod, collectif animé par James et la tête X (surtout James), dont les réflexions ont déjà fait l’objet d’un recueil chez Six pieds sous terre (Les mauvaises humeurs de James et la tête X), et Comix pouf, extension drolatique de l’érudit Comix club.