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La critique instantanée, été 2010
LIVRES
Un livre qu’on lit sur la plage se charge inévitablement de grains de sable. On chasse de la main, on souffle, mais il en est toujours qui échappent au courant d’air en allant se nicher au plus prêt de la couture. La vie est vraiment un torrent de larmes.

Omni-visibilis
Matthieu Bonhomme et Lewis Trondheim - Dupuis - 19€
Un type lambda se rend soudain compte que tous les autres êtres humains peuvent voir à travers ses yeux, entendre par ses oreilles et sentir ce qu’il renifle. L’imagination de Lewis Trondheim est aussi torturée que féconde. Avec un thème pareil, appuyé par le dessin réaliste de Matthieu Bonhomme, il aurait pu réussir un coming-out dramatique, pousser la paranoïa dans un délire sans issue. Malheureusement, il inscrit son histoire au registre de « la comédie burlesque » comme indiqué en page de couverture. Peur du ratage ? Dommage : à force de légèreté revendiquée, il aboutit à un livre léger, très léger, insipide.

The Authority : Kevin le magnifique
Garth Ennis et Carlos Ezquerra - Panini - 13€
Pour faire bref, the Authority est une équipe de super-héros qui veille sur la terre. Une de plus ? Oui, une de plus. Comme dans toutes les équipes de ce style il y a un couple d’amoureux, ce sont deux hommes qui ressemblent à Batman et à Superman ; un de leurs compagnons est un junkie notoire et leur club est loin de défendre la pax americana. Sous des oripeaux traditionnels voilà donc une série iconoclaste, violente, mal élevée, politique. Kevin le magnifique est un produit dérivé tout à fait dans l’esprit. On rigole sardonique, on passe un bon moment... Il faut quand même avouer que dans le cas précis de cet épisode, mis à part le fil relatif à la guerre civile irlandaise, c’est un peu n’importe quoi.

Old skull
B-Gnet - 6 pieds sous terre - 13€
Un western à la montagne comme on les pratique ces jours-ci. Voir Les derniers jours d’Ellis Cutting. Mais pas un western old-school (ah ah) avec John Wayne et ses indiens, non, un western moderne avec bigfoot, fantôme et serial killer cannibale. Sans prétention mais graphiquement réussi, suffisamment drôle et outrancier pour qu’on s’y arrête.

Le Cirque
Gus Bofa - Le neuvième Monde - 8€
Le Cirque, mais aussi U-713 ou La croisière incertaine, deux ouvrages récemment proposés par Cornélius. Personne ne connaît plus Gus Bofa, hormis quelques bibliophiles et des jeunes gens qui fréquentent les écoles d’art. Artiste d’exception qui en a influencé plus d’un (citons en un : Blutch), Gus Bofa était dessinateur, illustrateur, satiriste et romancier. Né en 1883 et mort en 1968, il a survécu à deux conflits mondiaux. Alors son œuvre évoque souvent la guerre, avec grâce, dégout et humour. Un beau site lui est consacré.
Voici la préface du Cirque qu’écrivit Pierre Mc Orlan en 1923 : « Les clowns de Shakespeare, ceux de Marlowe, toujours en marge du drame et commentant à leur façon les tragédies du sang, peuvent se comparer aux pitres de Gus Bofa présentant en liberté dans une arène grande comme l’Europe - il faut insister sur ce mot - des évènements politiques et sociaux d’une importance souvent antipathique et qui, sans le secours des clowns bofesques, risqueraient fort de passer inaperçus, avant la consécration de nos descendants ».

Gigantic
Rick Remender & Eric Nguyen & Matthew Wilson - Akileos - 15€
Une vraie grosse daube. Dans les bons jours, les comics réussissent à combiner fantasmes masculins, régression, action, comédie, satire politique et critique sociale. Dans les mauvais jours, il y a Gigantic. Un scénario sorti du néant : des extra-terrestres ont inventé l’humanité voilà 5000 ans. La motivation de ces poulpes de l’espace était d’établir un lieu de tournage pour une émission de télé-réalité où des titans s’affronteraient en piétinant les autochtones. Un seul but : le meilleur audimat inter-galactique. Heureusement qu’un titan retrouvant ses racines terriennes finira par sauver les hommes. À cette trame s’appuyant sur les études scientifiques les plus récentes s’ajoute un dessin laid et souvent incompréhensible, qu’on pourrait qualifier de psyché-photoshopisme, avec des couleurs aussi vives que moches. La couverture présente des idéogrammes japonais pour rendre hommage à Godzilla, mais quand on referme le livre, on a plutôt l’impression d’avoir passé un moment en compagnie d’un triste Ed Wood. Humour squelettique et grossier, aucune poésie : au delà du Z.

Les derniers jours d’Ellis Cutting
Thomas Vieille - Gallimard (Bayou) - 16,50€
Fuyant des tueurs lancés à ses trousses, Ellis Cutting débarque dans un village adossé à un camp de chercheurs d’or. L’étrange passeur qui lui a fait traverser la rivière lui a prédit qu’il mourrait là. Ainsi débute ce premier livre de Thomas Vieille imprégné du Dead man de Jim Jarmusch. Même annonce faite par le titre, même ambiance, même époque, lieux proches, goûts semblables pour un humour distancié. Cependant, une réussite originale.

La célébration
Rui Tenreiro - La Pastèque - 19 euros
Livre de climat. Un village vivant au rythme des saisons entame une étrange célébration annuelle autour d’un œuf, avec un corbac comme esprit de la forêt et un Barbapapa en incarnation du cycle qui s’achève. Mouais. Bof.

Un piano
Louis Joos - Futuropolis - 20€
L’œuvre de Louis Joos témoigne d’une grande et constante passion pour le jazz des années cinquante-soixante. Dans ses fictions les protagonistes fréquentent toujours des caves enfumées, et la note bleue ne tarde jamais à se faire entendre. Il a aussi brossé les portraits de Charlie Mingus, John Coltrane ou Thélonious Monk. Un piano, œuvre intime, s’articule autour de l’instrument que son père musicien lui légua à sa mort. Par touches successives on avance dans le temps, depuis la découverte du nouveau monde par l’aîné jusqu’à la redécouverte de New-York par son fils vieillissant. Entretemps, Joos aura cité sa brève rencontre avec Bud Powell, qui frôla le piano mais n’en joua pas. Splendide sur le plan graphique, ce livre est peut-être trop réservé pour marquer durablement le lecteur. Dommage.

Ils iront au jazz
Ben - Hécatombe - 13€
Certains récits valent davantage pour la petite musique qui s’en dégage que pour l’histoire qu’ils racontent. Ils iront au jazz est de ceux-là, qu’une lecture rapide épuise en cinq minutes. Deux damnés de la terre se rencontrent dans la rue. Lui joue de la trompette, elle chante. Ils forment un duo et font la manche, picolent sur un banc public, s’aiment en silence. Les seules paroles prononcées dans l’ouvrage viennent de l’extérieur et apparaissent toujours comme des menaces. Eux préfèrent tisser leur cocon sans rien dire, sauf quand elle chante. Le monde leur est hostile alors l’issue sera tragique. Enfin, peut-être pas.

J’ai pas tué De Gaulle, mais j’ai bien failli
Bruno Heitz - Gallimard (Bayou) - 17€
L’action se déroule dans les années soixante à Paris, autour des zévènements d’Algérie. Un jeune voleur de voitures devient presque par hasard chauffeur pour l’OAS. Comme il n’est pas convaincu par les arguments politiques de celui qui le contraint, il finira par déjouer ses plans, toujours par hasard. Vif, enlevé, le récit patine un peu dans les dernières pages.

Toute la poussière du chemin
Jaime Martin et Wander Antunes - Dupuis - 15,50€
La crise de 29 inspire de nombreux auteurs, tant mieux, pourvu que le passé éclaire le présent. Un hobo trace la route. « Je ne suis qu’un fantôme errant sans but ». Il croisera le chemin d’autres déracinés qui comme lui peinent à survivre, se coltinent le cynisme des possédants, le racisme des rednecks ou la maladie. Certains ont basculé dans la violence pour nourrir leur famille. Au bout du parcours se trouve non pas la rédemption, car à chaque étape le personnage principal a témoigné de son irréfragable humanité, mais l’apaisement, et un sens nouveau donné à l’existence. Bel album.

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